Au lendemain de l’arrêt rendu par la cour de la CEDEAO, Jean-Pierre Fabre, le président de l’Alliance nationale pour le changement (ANC) multiplie les déclarations martiales. Entre ultimatums adressés au pouvoir, interprétations audacieuses de la jurisprudence sous-régionale et appels à la remobilisation, le leader de l’opposition radicale s’efforce de peindre le régime togolais comme « hors droit et sans alliés ». Pourtant, un examen froid des faits et des règles du droit public révèle un décalage saisissant entre la rhétorique incantatoire de M. Fabre et les réalités institutionnelles du Togo.
Une lecture abusive de l’arrêt de la CEDEAO
Le cœur de l’argumentation de Jean-Pierre Fabre repose sur l’arrêt rendu le 29 janvier 2026 par la Cour de justice de la CEDEAO. Selon lui, cette décision « confirme le coup d’État constitutionnel » et impose d’annuler la nouvelle Constitution pour rétablir l’ancienne.
C’est faire dire au juge communautaire ce qu’il n’a jamais écrit. En droit public, la Cour de justice de la CEDEAO évalue la conformité des procédures au regard des engagements régionaux relatifs aux droits humains et à la gouvernance. Elle ne dispose d’aucun pouvoir de cassation constitutionnelle, n’a pas la compétence d’annuler la Loi fondamentale d’un État souverain, ni celle de dicter la remise en vigueur d’un texte abrogé.
En transformant une observation sur les modalités de consultation populaire en un soi-disant « décret d’expulsion » de l’exécutif, l’ANC pratique une instrumentalisation juridique évidente pour entretenir l’illusion d’une sanction internationale définitive.
L’illusion de l’ultimatum contre la réalité du terrain
« M. Faure Gnassingbé doit quitter le pouvoir… il y sera contraint », affirme le président de l’ANC. Mais par quels mécanismes ? En qualifiant le pouvoir de « régime en sursis » tout en menant des démarches dans les salons européens, Jean-Pierre Fabre substitue la méthode Coué à la stratégie politique.
La diplomatie togolaise demeure active, le pays conserve son rôle de médiateur sous-régional et l’État assure la continuité de ses engagements internationaux. Déclarer le Togo « isolé » relève d’une posture de rupture déconnectée de la conduite des affaires publiques. Le pouvoir ne s’abandonne pas sur la base de sommations politiques ; il s’exerce dans le cadre des institutions.
Le pouvoir se gagne dans les urnes, pas dans les prétoires
Au-delà de la surenchère verbale, la faille majeure du discours de l’ANC réside dans son rapport aux mécanismes démocratiques. On ne peut réclamer la souveraineté du peuple tout en esquivant régulièrement l’épreuve du suffrage universel.
Le boycott des échéances clés, la politique de la chaise vide et le refus d’assumer les règles du jeu électoral ont progressivement marginalisé l’opposition protestataire. En démocratie, la légitimité politique ne se distribue ni dans les prétoires internationaux, ni par des communiqués rédigés depuis l’étranger : elle se conquiert sur le terrain et se valide dans les urnes.
Une politique à géométrie variable
L’argumentation du leader de l’ANC se heurte enfin à ses propres contradictions. M. Fabre refuse de siéger à l’Assemblée nationale sous prétexte de ne pas légitimer la Vᵉ République, mais il conserve et exerce son mandat de maire de la commune du Golfe 4.
Peut-on qualifier d’« illégal » un ordre constitutionnel dont on tire profit au niveau local pour gérer des budgets, signer des actes d’état civil et administrer une collectivité ? Cette participation sélective illustre un pragmatisme à géométrie variable qui déstabilise ses propres militants.
Alors que le Togo poursuit la modernisation de ses institutions et la mise en œuvre de ses projets de développement, la stratégie de l’imprécation montre ses limites. L’avenir politique du pays ne s’écrira pas par des promesses de rupture magique, mais par le débat de projets, l’ancrage territorial et le respect strict du calendrier démocratique.
