Il y a vingt-cinq ans, en 2001, un groupe de femmes d’affaires a décidé de ne plus murmurer leurs succès. Elles ont créé l’Association des Femmes Chefs d’Entreprises du Togo (AFCET), conscientes qu’une voix individuelle, même forte, pèse moins qu’un mouvement collectif. Le 12 juin 2026, lors d’une conférence de presse à l’Hôtel Sarakawa, l’association a jeté un regard sur ce quart de siècle de lutte pour placer les femmes au cœur de la transformation économique du Togo.

Ce qui frappe en Afrique de l’Ouest, c’est une réalité peu connue : les femmes constituent la majorité des entrepreneurs du continent. Elles dominent le commerce informel, l’artisanat, les services. Elles recourent aux tontines et aux associations communautaires pour financer leurs projets. Elles créent des emplois, soutiennent leurs familles, bâtissent des empires commerciaux à partir de rien. Pourtant, elles restent invisibles aux yeux des politiques publiques, des financements formels, des instances de décision.
Le Togo, dans cette dynamique ouest-africaine, possède ses propres dynamiques. Selon des études menées auprès de femmes entrepreneures togolaises, la réalité va de l’auto-entrepreneuse dans l’informel à la femme à la tête d’une véritable entreprise. Elles opèrent dans le négoce, l’import-export, les services, la production. Elles portent à la fois des responsabilités professionnelles et familiales, souvent sans distinction claire entre les deux.
Mais la simple existence d’un tel potentiel ne crée pas l’accès au pouvoir. C’est précisément le rôle que l’AFCET s’est assigné pendant vingt-cinq ans. La nouvelle présidente, Annie Goncalves Gbadoé, a énoncé clairement lors de la conférence que « les femmes entrepreneures sont des actrices majeures de la transformation économique et sociale du Togo ». Cette affirmation, banale en apparence, représente un changement de narrative. Pendant longtemps, les femmes entrepreneures ont été traitées comme des curiosités ou des cas sociaux. Aujourd’hui, elles sont reconnues comme des forces économiques.
Les chiffres montrent pourquoi cette reconnaissance était urgente. L’entrepreneurship féminin en Afrique génère entre 250 et 300 milliards de dollars d’ici 2030. A l’échelle continentale, cela représente 12 à 14 % du PIB. Mais ces statistiques impressionnantes cachent une disparité criante : si 58 % des projets entrepreneuriaux sont lancés par des femmes, seulement 30 % d’entre elles accèdent à des financements formels. Les hommes reçoivent six fois plus de capital.
L’AFCET a commencé à redresser ce déséquilibre. En partenariat avec le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et le Conseil National du Patronat (CNP), l’association a piloté un programme d’accélération de l’entrepreneuriat féminin doté de plus de 400 millions de francs CFA. Ce n’est pas un montant cosmétique. Il a permis à de nombreuses femmes de quitter l’informalité, de formaliser leurs entreprises, de les structurer. Le nombre compte, mais le statut compte davantage. Une femme entrepreneur formalisée accède à des crédits, à des contrats gouvernementaux, à une légitimité qu’une femme dans l’informel ne possède pas.
Ensuite, l’AFCET s’est lancée dans un travail de financement direct. Une ligne de crédit d’un milliard de francs CFA a été mise en place, destinée exclusivement aux femmes entrepreneures. Un milliard. Cela peut sembler symbolique pour une économie nationale, mais pour les bénéficiaires, c’est une transformation de trajectoire. C’est la possibilité d’agrandir un commerce, d’acheter du matériel, de recruter du personnel, de rêver davantage grand.
Edwige Santana Atayi, ancienne présidente, a rappelé que la contribution des femmes à l’économie nationale est désormais indéniable. Elles sont visibles dans le commerce de gros et détail, l’import-export, les services aux entreprises et aux ménages, la production agricole. Elles ne sont pas qu’une niche. Elles sont un pan entier de l’économie togolaise.
Valentine Sama, présidente sortante, a souligné le travail de plaidoyer auprès des institutions publiques et privées. Cela signifie que l’AFCET a réussi à donner une voix collective aux femmes entrepreneures dans les espaces de concertation entre l’État et le secteur privé. Où une seule femme aurait pu être ignorée ou condescendance, une association de femmes entrepreneures ne peut pas l’être. Le poids du collectif crée une obligation d’écoute.
Mais l’association ne s’endort pas sur ces acquis. Pour 2026, l’AFCET a programmé une conférence-débat le 16 juin consacrée à un enjeu crucial : « Les entreprises féminines à l’ère du numérique et du digital ». Ce thème n’est pas un détail. Le numérique est en train de redessiner les économies africaines. Les femmes qui maîtrisent les technologies auront accès à des marchés globaux. Celles qui ne les intègrent pas seront progressivement marginalisées. L’AFCET reconnaît que les prochaines victoires ne seront pas comptées en tontines et en commerce de rue, mais en plateformes numériques, en données, en innovation.
Une gala de commémoration le 20 juin rendra hommage aux pionnières, aux anciennes dirigeantes et aux partenaires. Cet événement ne sera pas une simple nostalgie. Il sera un moment de transmission, où les femmes qui ont ouvert la route montrent aux plus jeunes entrepreneures que la voie peut être empierrée, mais qu’elle existe.
L’AFCET exprime également l’ambition de renforcer sa présence sur l’ensemble du territoire national. Actuellement, l’association rayonne probablement de manière concentrée. Pour que les femmes entrepreneures des zones rurales et périurbaines accèdent aux mêmes programmes de financement, d’accompagnement et de plaidoyer, il faut une présence territoriale. Cela exigera des ressources, une mobilisation régionale, et une volonté politique durable.
Le bilan de vingt-cinq ans est solide. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Mais l’AFCET sait aussi qu’une association ne transforme pas seule une économie. Elle crée les conditions. Elle mobilise les ressources. Elle donne une voix. Mais le changement systémique requiert que les gouvernements eux-mêmes repositionnent les femmes entrepreneures au cœur de leurs stratégies économiques. Il requiert que les banques commerciales consentent à leur prêter sans les surcharger de garanties impossibles. Il requiert que les contrats publics soient ouverts à la concurrence féminine, pas réservés aux anciens réseaux.
Le Togo a placé le débat sur la table. L’AFCET a prouvé qu’une institution dédiée peut catalyser le changement. La question qui reste est celle de la durabilité : comment transformer vingt-cinq ans de mobilisation en une transformation structurelle où les femmes entrepreneures deviennent la norme, pas l’exception.
