La présidente du Parlement de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest place le changement climatique au cœur de l’agenda régional, reconnaissant que la dégradation environnementale, les déplacements de populations et l’instabilité sécuritaire forment un cycle qui nécessite une réponse politique intégrée. Une lecture lucide des défis qui fragmentent la région.
Accra, capitale du Ghana, accueille ce samedi 19 septembre, un tournant silencieux mais décisif dans la politique régionale ouest-africaine. La 20ème Réunion du Bureau du Parlement de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) se concentre sur une série de défis entrelacés que les gouvernements avaient jusqu’à présent traités isolément. C’est Hadja Mémounatou Ibrahima, présidente du Parlement de la CEDEAO, qui oriente cette réorientation stratégique.

L’institution régionale, qui regroupe 16 États membres, affronte une réalité que les data climatologiques ne cessent de confirmer. Les sols du Sahel se désertifient à un rythme accéléré. Les précipitations deviennent erratiques. Les sources d’eau tarissent. Ces transformations, mesurables sur des décennies, produisent des ondes de choc humaines et politiques dont l’ampleur croît chaque année. Des paysans abandonnent leurs terres. Des familles quittent les villages. Des migrations massives s’ébranlent vers le sud ou vers l’extérieur.
Cette mobilité forcée, elle-même source de tensions, converge avec l’insécurité croissante qui caractérise le Sahel depuis deux décennies. Les groupes armés non étatiques trouvent dans ces zones de dislocation sociale un potentiel de recrutement quasi illimité. L’absence d’emploi, de stabilité, de perspectives génère une clientèle captive pour des réseaux qui proposent des revenus immédiats, aussi sanglants soient-ils.
Hadja Mémounatou Ibrahima a articulé cette compréhension avec clarté. « Le changement climatique, facteur de dégradation de l’environnement, de déplacements de populations et d’insécurité croissante dans l’espace CEDEAO », tel est le titre du deuxième séminaire parlementaire que préparent les travaux actuels. Ce formulation, en apparence administrative, constitue en réalité une déclaration politique forte : la présidente du Parlement reconnaît officiellement que ces trois crises sont indissociables.
Les chiffres sous-jacents expliquent l’urgence perçue. Selon les données internationales, le Sahel a perdu environ un tiers de sa couverture végétale au cours des cinquante dernières années. Les températures moyennes augmentent à un rythme deux fois supérieur à la moyenne mondiale. Les projections climatologiques indiquent un approfondissement de cette tendance. En parallèle, les flux migratoires régionaux et intercontinentaux se sont intensifiés. Les Nations unies estimaient en 2023 que plus de deux millions de personnes avaient été déplacées par la violence dans la région, une majorité en raison de conflits liés indirectement à la rareté des ressources.
Le programme de travail que coordonne Ibrahima englobe plusieurs dimensions. Elle énumère l’ordre du jour avec précision. Le suivi des décisions et résolutions du Parlement demeure une fondation. Mais s’y adjoignent deux préoccupations nouvelles : le renforcement de la participation des députés aux activités parlementaires et la réflexion sur des instruments budgétaires adaptés aux réalités émergentes. L’avant-projet de budget et le plan de travail annuel 2027 reflètent cette orientation.
Ce qui distingue cette approche est son caractère régional explicite. La CEDEAO, depuis sa création en 1975, n’a jamais disposé des pouvoirs d’un gouvernement supranational. Elle dépend de la volonté politique de ses États membres. Pourtant, les défis climatiques et sécuritaires qu’elle affronte échappent à la logique des frontières nationales. Une sécheresse au Mali affecte simultanément la Mauritanie et le Sénégal. Les migrations se déploient en cascades transfrontalières. Les réseaux d’insécurité ignorent les lignes de démarcation administrative.
Ibrahima exprime implicitement une conviction : seule une coordination régionale, dotée d’une légitimité parlementaire et d’une légitimité politique forte, peut produire des stratégies efficaces. Elle remercie ses collègues du Bureau et le secrétariat général pour leur engagement, une formule diplomatique qui masque une prise de conscience collective que la business as usual n’est plus viable.
Le calendrier des travaux accélère cette mobilisation. La Deuxième Session extraordinaire de 2026 et le séminaire parlementaire se succèderont rapidement. Cela signifie que le diagnostic posé aujourd’hui à Accra devra déboucher sur des recommandations concrètes : quels mécanismes de financement pour adapter les économies régionales aux nouvelles réalités climatiques ? Quels programmes de création d’emploi pour absorber les migrants environnementaux ? Quels cadres de coopération sécuritaire pour enrayer la radicalisation née de l’instabilité ?
La présidente affirme sans détour que la priorité reste « un Parlement à la hauteur des attentes des citoyens de la Communauté ». Cette formulation révèle une tension fondamentale. Les citoyens ouest-africains attendent des solutions concrètes. Ils veulent des pluies régulières, des emplois, la sécurité. Un parlement régional, par essence, ne peut que créer un cadre de dialogue et de coordination. Il ne peut pas faire tomber la pluie ni créer des emplois. Il peut en revanche imposer une réflexion cohérente aux gouvernements, dégager des consensus, mobiliser des ressources.
Le défi que Hadja Mémounatou Ibrahima accepte en plaçant ces trois crises au centre de l’agenda parlementaire est celui de la pertinence institutionnelle. Si la CEDEAO ne peut pas traiter des questions qui tourmentent réellement les populations qu’elle représente, elle court le risque de devenir une coquille vide, un forum de rhétorique sans effets concrets. En ancrant ses travaux dans les réalités climatiques et sécuritaires, elle tente de restaurer cette pertinence.
