La multiplication des campagnes de sensibilisation ne suffit pas à réduire la mortalité si les patientes ne peuvent accéder aux examens de confirmation et aux traitements. La médecin et entrepreneuse nigérienne Djamila Ferdjani appelle à placer les capacités de prise en charge au cœur des stratégies de lutte contre le cancer du sein.
« Un dépistage massif pour le cancer du sein sans avoir assuré les infrastructures de traitement derrière est généralement une aberration, et peut être parfois nuisible. » La mise en garde de Djamila Ferdjani interroge les priorités des politiques de lutte contre cette maladie en Afrique. À l’occasion d’Octobre Rose, période consacrée à la sensibilisation au cancer du sein, la médecin nigérienne pointe le risque de multiplier les campagnes de dépistage sans garantir aux femmes diagnostiquées un accès effectif aux soins.
Le problème ne réside pas dans la sensibilisation elle-même, mais dans ce qui se passe après la découverte d’une anomalie. Une patiente doit pouvoir accéder à une consultation spécialisée, réaliser les examens nécessaires, obtenir les résultats de sa biopsie et recevoir un traitement adapté. Lorsque ces étapes sont entravées par le manque de personnel qualifié, l’insuffisance des équipements, les délais ou le coût des soins, le diagnostic peut déboucher sur une impasse médicale et financière.
« On fabrique des diagnostics sans issue », déplore Djamila Ferdjani. Elle décrit les conséquences humaines d’un système incapable d’assurer la continuité des soins, entre angoisse, dépenses difficiles à supporter et recours au secteur privé ou à des établissements étrangers pour les familles qui en ont les moyens. D’autres patientes, faute de ressources, risquent de renoncer aux soins. À ces difficultés s’ajoute une perte de confiance envers des services de santé qui détectent la maladie sans toujours pouvoir proposer une réponse thérapeutique.
Cette critique rejoint une préoccupation de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui inscrit le diagnostic précoce, la rapidité des examens et l’accès à un traitement complet parmi les piliers de sa stratégie mondiale contre le cancer du sein. Son initiative mondiale vise notamment à faire diagnostiquer au moins 60 % des cancers invasifs aux stades I ou II et à garantir un traitement multimodal complet à au moins 80 % des patientes. L’objectif est de réduire les décès évitables en agissant sur toute la chaîne de soins, et non sur le seul repérage des cas.
Djamila Ferdjani défend ainsi une approche qui donne la priorité au diagnostic précoce. « Mieux vaut viser le diagnostic précoce que le dépistage de masse », affirme-t-elle. Cette distinction est essentielle. Le dépistage systématique concerne les personnes qui ne présentent pas de symptômes, tandis que le diagnostic précoce consiste à identifier rapidement la maladie chez celles qui remarquent un signe suspect. Dans les systèmes de santé où les moyens sont limités, renforcer l’identification des symptômes et l’orientation rapide des patientes peut constituer une priorité, avant l’extension de programmes de dépistage à grande échelle.
La stratégie proposée repose d’abord sur la sensibilisation aux signes d’alerte, la formation des agents de santé communautaire à l’examen clinique des seins et l’organisation de circuits de référence fiables. Une anomalie suspecte doit pouvoir conduire rapidement à un établissement capable de réaliser les examens d’imagerie et la biopsie, puis de confirmer le diagnostic grâce à l’analyse anatomopathologique. La patiente doit ensuite accéder à un traitement approprié, qu’il s’agisse de chirurgie, de chimiothérapie, de radiothérapie ou d’hormonothérapie selon les caractéristiques de son cancer.
L’enjeu est également économique. Le coût du transport, des consultations, des examens et des médicaments peut peser lourdement sur les ménages, surtout lorsque plusieurs déplacements sont nécessaires. Investir dans des services accessibles, des laboratoires fonctionnels et du personnel qualifié permettrait de limiter les ruptures de parcours. Pour la médecin nigérienne, les ressources consacrées aux campagnes doivent aussi servir à développer des centres anticancéreux modernes, inclusifs et financièrement accessibles.
Cette priorité ne signifie pas que le dépistage de masse serait inutile dans toutes les situations. Son intérêt dépend notamment de la capacité du système de santé à confirmer les résultats anormaux et à traiter les cancers détectés. Sans ces garanties, l’élargissement du dépistage risque de dépasser les moyens disponibles et de laisser des patientes sans solution.
« Il vaut mieux assurer le parcours de soins avant d’élargir l’entonnoir », insiste Djamila Ferdjani. Son propos place les pouvoirs publics devant un choix concret. La lutte contre le cancer du sein ne peut être évaluée au seul nombre de femmes sensibilisées ou examinées. Elle doit aussi se mesurer à la rapidité du diagnostic, à l’accessibilité des traitements et à la capacité de chaque patiente à poursuivre ses soins. L’enjeu est de faire en sorte que la détection d’un cancer ouvre effectivement la voie à une prise en charge.
