« Aucun gouvernement ne peut renégocier » sa dette envers le peuple. Par cette formule sans équivoque, Ousmane Sonko a donné le ton de la rentrée parlementaire sénégalaise du 13 octobre 2026. Au-delà de son plaidoyer pour la transparence, le président de l’Assemblée nationale a annoncé cinq initiatives d’enquête portant sur des dossiers sensibles de la gestion publique, dont les fonds spéciaux de plusieurs institutions et des projets financés pour près de 227 milliards de francs CFA. Une perspective qui suscite déjà des réactions politiques, notamment celle d’Aminata Touré, proche du président Bassirou Diomaye Faye, dont les réserves sur certaines investigations contrastent avec ses précédentes demandes de contrôle parlementaire.
La reddition des comptes comme obligation républicaine
À l’ouverture de la session ordinaire unique 2026-2027, Ousmane Sonko a choisi de placer la responsabilité des gouvernants devant les citoyens au centre de son intervention. Son propos repose sur une distinction fondamentale entre l’exercice temporaire du pouvoir et la propriété des ressources publiques. « L’État n’est pas la propriété d’un gouvernement. Le Trésor public n’est le patrimoine d’aucun responsable. Les institutions ne sont le butin d’aucune majorité », a-t-il rappelé devant les députés.
En invoquant l’article 25 de la Constitution sénégalaise, qui consacre notamment l’appartenance des ressources naturelles au peuple, le président de l’Assemblée nationale a défendu une conception exigeante de la gestion publique. Les responsables investis d’un mandat ne sont pas propriétaires des moyens mis à leur disposition. Ils en sont les dépositaires et doivent pouvoir justifier leurs décisions, leurs dépenses et les résultats obtenus.
« Il a une dette envers le peuple, celle de s’expliquer. Et cette dette-là, aucun gouvernement ne peut la renégocier », a-t-il insisté. La formule donne à son discours une portée qui dépasse les considérations administratives. Elle pose la reddition des comptes comme une exigence permanente, qui ne saurait dépendre de l’appartenance politique des personnes concernées ni être limitée aux seuls responsables en exercice.
Le chef du Parlement a également souligné que la transparence ne devait pas se réduire à la publication de documents techniques ou à la conformité formelle des dépenses. Elle suppose que les citoyens puissent comprendre les engagements pris en leur nom et apprécier l’efficacité de l’utilisation des ressources collectives. Une dépense régulièrement exécutée peut, selon lui, manquer ses objectifs. Le contrôle doit donc porter autant sur la régularité des opérations que sur leurs effets concrets.
Cinq enquêtes envisagées sur des dossiers sensibles
Cette exigence trouve un prolongement dans les cinq propositions de résolution déposées par le groupe parlementaire PASTEF-Les Patriotes en vue de la création de commissions d’enquête. Les dossiers visés touchent à la gestion des ressources naturelles, aux fonds spéciaux, à plusieurs projets d’investissement, à la lutte contre les inondations et à un accord sanitaire conclu avec les États-Unis.
Les députés souhaitent notamment examiner les conditions d’attribution, de transfert et de retrait de blocs pétroliers et gaziers, dans des dossiers associés à Petro-Tim, Kosmos Energy et Woodside. Une autre proposition porte sur les fonds spéciaux de la Primature, du Conseil économique, social et environnemental (CESE) et du Haut Conseil des collectivités territoriales (HCCT), pour la période allant de 2012 à 2026.
Le volet financier concerne également trois projets associés à des financements de Banco Santander, portant sur les équipements agricoles et la construction d’entrepôts, l’aménagement numérique et l’électrification rurale. Les montants annoncés s’élèvent respectivement à 85,51 milliards, 50 milliards et 91,83 milliards de francs CFA, soit un total d’environ 227,34 milliards.
Ce montant illustre l’importance des engagements financiers concernés, sans constituer en lui-même un indice d’irrégularité. L’enjeu est de déterminer les conditions de réalisation des projets, la conformité des opérations et les résultats obtenus au regard des sommes mobilisées. Les investigations envisagées devront permettre d’établir les faits, sans préjuger des conclusions.
Les propositions ne valent toutefois pas ouverture automatique des enquêtes. Elles doivent franchir les étapes de recevabilité et de procédure prévues par les textes avant que les commissions puissent mener leurs travaux. Leur portée dépendra donc des décisions des instances compétentes et de la qualité des investigations éventuellement engagées.
La dette publique et la souveraineté économique
Dans son discours, Ousmane Sonko a également établi un lien direct entre transparence financière et souveraineté nationale. Revenant sur les travaux de la Cour des comptes relatifs aux finances publiques, il a évoqué les écarts constatés entre les niveaux d’endettement et de déficit révélés par les vérifications et les chiffres précédemment annoncés.
Pour lui, l’insuffisance d’information sur les engagements financiers de l’État affecte la capacité des citoyens à apprécier les choix budgétaires et celle des pouvoirs publics à déterminer leurs priorités. Les garanties accordées, les risques budgétaires et les contrats liés aux ressources naturelles doivent ainsi faire l’objet d’une information fiable et accessible.
Cette exigence concerne directement les politiques publiques. Lorsque des ressources sont mal affectées ou que des investissements ne produisent pas les résultats attendus, les conséquences se répercutent sur les services essentiels, les infrastructures et les conditions de vie des populations. Le contrôle parlementaire doit dès lors dépasser le simple examen des autorisations budgétaires pour suivre l’exécution des dépenses et évaluer leur impact.
Ousmane Sonko a aussi rappelé que l’Assemblée nationale ne pouvait réclamer des comptes aux autres institutions sans appliquer à son propre fonctionnement les principes qu’elle défend. La crédibilité du contrôle repose, selon cette logique, sur la cohérence entre les exigences imposées aux autorités publiques et les pratiques de l’institution parlementaire elle-même.
Aminata Touré face à la perspective d’une enquête sur les fonds spéciaux
C’est sur le dossier des fonds spéciaux que la controverse politique s’est particulièrement cristallisée. Aminata Touré, ancienne Première ministre et figure proche du président Bassirou Diomaye Faye, a contesté la démarche visant à examiner les fonds de la Primature, du CESE et du HCCT. Elle estime que la vérification de leur gestion relève des organes de contrôle compétents, notamment la Cour des comptes et l’Inspection générale d’État (IGE).
Cette position contraste avec son appel antérieur à la création d’une commission d’enquête parlementaire sur le fonds Jamm, destiné à soutenir la paix en Casamance. Le 10 octobre, elle avait publiquement sollicité une initiative d’Ousmane Sonko sur ce dossier. L’extension annoncée des investigations à d’autres fonds spéciaux soulève donc une question politique sur la cohérence du recours aux commissions d’enquête et sur le périmètre que celles-ci devraient couvrir.
Les soutiens du président de l’Assemblée nationale voient dans cette évolution une contradiction entre la demande d’enquête formulée sur le fonds Jamm et les réserves désormais exprimées sur d’autres mécanismes financiers. Certains y lisent une volonté de limiter le contrôle parlementaire lorsqu’il concerne des institutions ou des périodes politiquement sensibles. Cette interprétation doit néanmoins être distinguée des faits établis, les motivations d’Aminata Touré ne pouvant être déduites de ses seules déclarations.
La polémique révèle surtout une divergence sur le rôle respectif du Parlement et des organes spécialisés dans le contrôle des finances publiques. Les institutions de vérification disposent de compétences propres, mais l’Assemblée nationale exerce également des prérogatives de contrôle de l’action publique. La question est donc de savoir comment ces mécanismes peuvent s’articuler dans le respect des textes, sans que l’un serve à neutraliser l’autre.
Une épreuve de cohérence pour les acteurs politiques
La réaction d’Aminata Touré donne à l’annonce d’Ousmane Sonko une dimension politique supplémentaire, dans un climat où la transparence financière constitue un enjeu central du débat public sénégalais. Le contraste entre ses positions successives nourrit les critiques de ceux qui lui reprochent de soutenir les enquêtes lorsqu’elles visent certains dossiers et d’en contester la pertinence lorsqu’elles s’étendent à d’autres.
Pour autant, l’enjeu ne saurait être réduit à un affrontement entre personnalités ou à une lecture des rapports entre Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye. La crédibilité de la démarche dépendra de la régularité des procédures, de l’impartialité des investigations et de la capacité des commissions à distinguer les faits établis des accusations politiques.
En ouvrant ce chantier, Ousmane Sonko engage ainsi l’Assemblée nationale sur un terrain où la portée des déclarations devra être confirmée par les actes. Les propositions d’enquête, les fonds concernés et les engagements financiers examinés constituent autant de dossiers dont le traitement permettra d’apprécier la réalité de l’exigence affichée. La reddition des comptes ne pourra pleinement s’imposer comme principe républicain que si elle s’applique selon des règles cohérentes, quels que soient les responsables, les institutions ou les périodes concernés.
