Du 8 au 12 décembre 2025, le Palais des Congrès de Lomé accueille le 9e Congrès Panafricain, un événement qui transcende largement les cadres diplomatiques habituels pour s’aventurer dans les profondeurs de l’identité africaine. Tandis que les délégations affluent vers la capitale togolaise, il apparaît clairement que ce rassemblement historique porte une ambition radicalement différente des sommets conventionnels. Placé sous le thème « Renouveau du panafricanisme et rôle de l’Afrique dans la réforme des institutions multilatérales : mobiliser les ressources et se réinventer pour agir », ce congrès se présente comme un acte mémoriel et intellectuel majeur, destiné à panser les blessures séculaires du continent tout en forgeant les fondations d’une renaissance culturelle et spirituelle sans précédent.
La réunion de Lomé convoque jeunesse, femmes et diaspora autour d’un projet commun qui refuse de dissocier les enjeux politiques des questions identitaires. Cette approche holistique marque une rupture significative avec les pratiques antérieures, reconnaissant que la véritable souveraineté africaine ne peut s’accomplir sans une réconciliation profonde avec l’histoire, les traditions et les spiritualités du continent. L’événement s’inscrit ainsi dans une démarche de transformation de l’ordre international, non pas simplement par la revendication de places dans les institutions existantes, mais par l’affirmation d’une vision du monde enracinée dans les valeurs et les expériences africaines.
La question des réparations occupe une place centrale dans les travaux du Congrès, témoignant d’une exigence de justice qui ne peut plus être différée. La Commission 5 porte cette responsabilité historique avec un mandat précis qui consiste à traiter les crimes de l’esclavage et de la colonisation, reconnus par l’Union africaine comme des crimes contre l’humanité et un génocide perpétré contre les peuples d’Afrique. Cette reconnaissance institutionnelle marque un tournant décisif dans la manière dont le continent aborde son passé traumatique. Les délégués travaillent à élaborer une position africaine unifiée sur la restitution du patrimoine culturel spolié pendant des siècles de domination, mettant fin à la dispersion des efforts et aux requêtes isolées qui ont longtemps caractérisé cette lutte.
Cette démarche collective s’inscrit pleinement dans la mise en œuvre de la Décennie des racines africaines et de la diaspora africaine, lancée en 2021 pour s’étendre jusqu’en 2031. Cette initiative vise à relier les peuples africains et afrodescendants dans une dynamique commune de reconnaissance et de réparation, reconnaissant que les descendants d’esclaves dispersés aux Amériques, dans les Caraïbes et ailleurs font partie intégrante de la famille africaine. Le Congrès de Lomé constitue ainsi un moment privilégié pour renforcer ces liens et construire un front uni capable de porter efficacement les revendications légitimes des victimes de l’oppression coloniale et esclavagiste.
La décolonisation mentale représente un autre axe fondamental des réflexions menées à Lomé, peut-être même le plus crucial pour l’avenir du continent. La Commission 4 se consacre entièrement à cette mission essentielle, partant du principe que la souveraineté économique et politique demeure illusoire tant que persistent les chaînes invisibles de la domination intellectuelle et culturelle. Les travaux examinent les impacts profonds de la colonisation sur les mentalités africaines, ces héritages toxiques qui continuent de façonner les perceptions, les aspirations et les comportements des populations. L’objectif consiste à définir précisément ce que signifie la décolonisation de l’esprit et à proposer des stratégies concrètes permettant aux Africains de se reconnecter à une identité authentique, débarrassée des complexes d’infériorité et des schémas de pensée imposés par des siècles de domination.
Cette quête de libération intellectuelle trouve son expression la plus aboutie dans la valorisation de la philosophie Ubuntu, cette conception ancestrale africaine qui place l’humanité partagée et la solidarité communautaire au cœur des relations sociales. La Commission 1 explore comment cette valeur endogène peut servir de fondement à une nouvelle vision panafricaine, celle d’une Afrique unie, souveraine et prospère. Ubuntu incarne cette idée selon laquelle l’épanouissement individuel ne peut se réaliser qu’à travers l’épanouissement collectif, une perspective radicalement différente de l’individualisme occidental qui a souvent été présenté comme l’unique modèle de développement. En réaffirmant ces principes issus des traditions africaines, le Congrès propose une alternative civilisationnelle qui puise dans les ressources propres du continent plutôt que d’imiter des modèles exogènes.
Parallèlement, la Commission 8 s’attaque à un terrain particulièrement stratégique, celui de l’éducation et de la production du savoir. Son travail vise la décolonisation des connaissances et l’intégration pleine et entière des études africaines et panafricaines dans les systèmes éducatifs du continent. Trop longtemps, les programmes scolaires africains ont perpétué une vision eurocentrée de l’histoire, de la géographie et des sciences humaines, transformant l’enseignement en instrument de domination culturelle plutôt qu’en outil d’émancipation. Les délégués examinent comment réformer ces systèmes hérités de la colonisation pour faire de l’école un espace où les jeunes Africains peuvent apprendre leur propre histoire, comprendre leurs propres civilisations et maîtriser leurs langues maternelles sans que celles-ci soient systématiquement reléguées au second plan derrière les langues des anciens colonisateurs.
Le programme du Congrès réserve également une place remarquable aux expressions culturelles et spirituelles du continent, affirmant ainsi que la renaissance africaine ne peut faire l’économie de ses racines profondes. Le 11 décembre sera entièrement consacré à la culture, aux arts et aux pratiques cultuelles traditionnelles, dans une démarche visant à renforcer le sentiment d’unité culturelle entre les peuples africains et afrodescendants. Cette journée spéciale reconnaît que la diversité culturelle du continent constitue une richesse à valoriser plutôt qu’un obstacle à l’unité politique.
Un moment particulièrement significatif marquera cette journée culturelle et cultuelle avec la rencontre des prêtres et prêtresses vodou venus d’Afrique et des communautés d’ascendance africaine établies dans les Amériques et les Caraïbes. Rarement intégré à un événement politique de cette envergure, cet échange témoigne d’une évolution majeure dans la perception des spiritualités africaines traditionnelles. Pendant des décennies, ces pratiques ont été stigmatisées, diabolisées et réduites au folklore par les élites africaines elles-mêmes, souvent formées dans des écoles coloniales ou missionnaires. Le Congrès de Lomé opère une rupture symbolique en reconnaissant officiellement le rôle fondamental que jouent les cultes et cultures africains dans le développement et l’épanouissement des peuples afrodescendants.
Les participants examineront comment ces pratiques spirituelles ont permis aux populations africaines de résister à l’oppression, de maintenir un lien avec leurs origines et de construire des communautés solidaires même dans les conditions les plus difficiles de l’esclavage et de la colonisation. Le vodou, en particulier, a joué un rôle historique crucial dans la révolution haïtienne, première révolution d’esclaves victorieuse de l’histoire, démontrant ainsi que ces spiritualités ne relèvent pas simplement de la sphère privée mais constituent des forces sociales et politiques considérables. À travers démonstrations rituelles, danses traditionnelles et échanges intellectuels, le Congrès valorisera ces savoirs traditionnels africains longtemps méprisés ou ignorés par les approches occidentalocentrées du développement.
Cette reconnaissance institutionnelle des dimensions spirituelles de l’identité africaine marque une maturité nouvelle dans la pensée panafricaine. Elle signifie que le continent refuse désormais de séparer artificiellement le politique du culturel, l’économique du spirituel, le matériel de l’immatériel. Cette approche intégrale reconnaît que les sociétés africaines traditionnelles n’opéraient pas ces distinctions tranchées héritées de la philosophie des Lumières européenne, et qu’un développement authentiquement africain doit tenir compte de cette vision holistique du monde.
Le choix de Lomé comme ville hôte revêt également une signification particulière. Le Togo a longtemps joué un rôle important dans la préservation et la transmission des cultures africaines traditionnelles, notamment à travers le vodou qui demeure très vivant dans le pays. En accueillant ce congrès historique, la capitale togolaise devient ainsi un centre symbolique de réflexion sur l’âme africaine, un lieu où convergent mémoire historique, affirmation identitaire et renouveau spirituel pour dessiner les contours d’un panafricanisme profondément renouvelé.
Les huit commissions thématiques qui structurent les travaux du Congrès témoignent de l’ampleur et de la profondeur des enjeux abordés. Chacune explore un aspect crucial de la renaissance africaine, depuis les questions géopolitiques jusqu’aux dimensions les plus intimes de l’identité collective. Cette architecture intellectuelle ambitieuse permet d’éviter les approches fragmentaires qui ont parfois affaibli les mouvements panafricains par le passé, en reconnaissant que tous ces enjeux sont interconnectés et nécessitent une vision d’ensemble cohérente.
In fine, le 9e Congrès Panafricain de Lomé se dessine comme bien plus qu’un forum politique traditionnel. Il s’agit d’un véritable pèlerinage collectif vers l’essence africaine, un retour aux sources qui n’a rien de passéiste mais vise au contraire à puiser dans les richesses du passé les ressources nécessaires pour construire l’avenir. Cette démarche reconnaît que la modernité africaine ne peut être une simple imitation des modèles occidentaux, mais doit s’inventer à partir des valeurs, des expériences et des aspirations propres aux peuples du continent et de sa diaspora.
L’approche adoptée à Lomé refuse également la tentation d’opposer tradition et modernité, spiritualité et rationalité, identité et universalité. Elle propose au contraire une synthèse créative qui reconnaît la légitimité des héritages africains tout en s’ouvrant aux échanges avec le reste du monde. Cette position d’équilibre témoigne d’une confiance retrouvée, celle de peuples qui n’ont plus besoin de renier leur identité pour accéder à la modernité, ni de se replier sur eux-mêmes pour affirmer leur différence.
Le Congrès de Lomé trace ainsi une voie originale pour transformer durablement l’ordre international et affirmer la place de l’Afrique dans le concert des nations. Cette voie passe par la reconquête de soi, la guérison des traumatismes historiques, la valorisation des ressources endogènes et la construction d’une solidarité transfrontalière qui dépasse les divisions héritées de la colonisation. En reconnaissant que la véritable souveraineté commence par la libération des esprits et la réconciliation avec l’histoire, ce congrès historique pose les jalons d’une renaissance africaine authentique, enracinée dans les réalités du continent tout en portant une ambition universelle.
