Le commerce intra-africain a atteint 208 milliards de dollars en 2024, soit une hausse de 7,7 % sur un an. Un chiffre en progression, mais qui représente encore moins de 15 % des échanges totaux du continent, contre plus de 60 % pour l’Union Européenne et 25 % pour l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN). Pour la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf), cette faiblesse a une cause physique souvent sous-estimée : le déficit de connectivité aérienne. C’est ce lien entre aviation et intégration économique que la première Convention et Exposition Africaines du Transport Aérien, prévue à Lomé du 15 au 19 juin 2026, entend placer au centre du débat continental.
Organisé par la Commission Africaine de l’Aviation Civile (CAFAC), en collaboration avec la Commission de l’Union Africaine et sous le haut patronage du Président du Conseil Faure Essozimna Gnassingbé, l’événement vise à accélérer la mise en œuvre du Marché Unique du Transport Aérien Africain (SAATM) et à promouvoir le développement d’un transport aérien accessible, connecté, abordable et durable dans toute l’Afrique. Plus de 500 participants sont attendus, parmi lesquels des représentants de gouvernements, des régulateurs, des compagnies aériennes, des gestionnaires d’aéroports, des investisseurs, des institutions de développement et des partenaires internationaux. La rencontre couvre 7 thèmes aéronautiques et 12 objectifs stratégiques sur 5 jours.
Le paradoxe africain en matière d’aviation est documenté. Le continent dispose de 14 762 routes aériennes, mais l’Afrique ne capte que 2 % du trafic aérien mondial, avec seulement 20 % du trafic intra-africain contre 80 % à l’international. Un entrepreneur ivoirien qui souhaite rencontrer son partenaire tanzanien passe souvent par Dubaï ou Paris. Cette réalité représente un coût direct et quotidien pour la compétitivité des entreprises africaines.
La ZLECAf, entrée en vigueur en janvier 2021, vise à créer un marché unique de 1,3 milliard de consommateurs. Elle devrait permettre une augmentation du volume des échanges intra-africains de 52,3 % selon les projections disponibles. Mais ces chiffres reposent sur une condition que les textes n’imposent pas seuls : la capacité physique des entrepreneurs, des marchandises et des idées à circuler librement entre les 54 pays membres. C’est là que l’aviation devient un déterminant incontournable.
Les projections disponibles sont explicites. La mise en œuvre de la ZLECAf doublerait le nombre de tonnes de produits transportées par voie aérienne, passant de 2,3 à 4,5 millions. Plus de 25 % des gains du commerce intra-africain de services iraient au seul secteur des transports. L’aviation n’est donc pas un bénéficiaire passif de l’intégration économique. Elle en est un accélérateur actif.
La mobilité des entrepreneurs constitue le 1er maillon de cette chaîne. Les négociations, les visites de sites, les partenariats d’investissement nécessitent des déplacements physiques. Lorsque ces déplacements coûtent excessivement cher ou prennent plusieurs jours faute de liaisons directes, les entrepreneurs renoncent. Les petites et moyennes entreprises, sans les budgets des multinationales, sont les premières victimes de cette équation.
Wamkele Mene, Secrétaire Général de la ZLECAf, a posé le problème dans sa dimension la plus directe. « Le point de départ doit être la suppression des barrières qui freinent ou empêchent la mise en place de chaînes de valeur efficaces à travers le continent. Nous travaillons étroitement avec les institutions financières africaines, notamment la Banque africaine, pour relever les défis liés au financement du commerce et des infrastructures », a-t-il déclaré. Ces barrières sont autant réglementaires que physiques.
Sur le plan réglementaire, le SAATM apporte une réponse structurelle. Son principe est la libéralisation des droits de trafic aérien entre les États membres. L’engagement continu de la CAFAC auprès des États membres a conduit à 108 nouvelles routes entre septembre 2022 et avril 2025. Ces résultats confirment que la libéralisation produit des effets concrets sur la connectivité, mais aussi que le rythme reste insuffisant face à l’ampleur des besoins.
Les discussions à Lomé porteront sur l’amélioration de la connectivité entre les pays africains, la réduction des coûts du transport aérien, le financement des infrastructures, la transformation numérique du secteur et la promotion de carburants d’aviation plus durables, en lien avec les objectifs de l’Agenda 2063 de l’Union Africaine et de la ZLECAf.
La convention devrait déboucher sur plusieurs résultats continentaux concrets, notamment l’adoption de la Déclaration Ministérielle de Lomé, le lancement de la Plateforme Africaine de Développement des Routes Aériennes (ARDP) et la mise en place de nouveaux mécanismes de coopération pour soutenir un marché aérien africain plus compétitif et intégré.
Lomé incarne une réponse partielle mais lisible à ces défis. ASKY Airlines, dont le siège est établi dans la capitale togolaise, dessert une vingtaine de destinations africaines et démontre qu’une compagnie régionale peut prospérer en connectant des marchés sous-desservis. Le Togo a par ailleurs supprimé les formalités de visa pour les ressortissants africains, levant ainsi l’une des barrières non aériennes à la mobilité continentale. La Convention représente pour le Togo une opportunité de mettre en valeur ses ambitions en matière d’aviation, d’attirer des investissements et de se positionner comme acteur clé dans la dynamique africaine vers un marché du transport aérien plus intégré et compétitif.
