Par Épiphanie A.
Certains médias ont récemment relayé une projection du Programme Alimentaire Mondial (PAM) évoquant plus de 330 000 personnes qui pourraient connaître l’insécurité alimentaire aigüe au cours des trois prochains mois, faute d’assistance. Ce chiffre, issu d’une analyse technique prospective, mérite une contextualisation précise. En effet, cette projection repose sur l’hypothèse d’une absence d’intervention humanitaire et illustre précisément pourquoi l’aide continue doit être maintenue et renforcée. Or, sur le terrain, l’assistance opère activement. Le gouvernement togolais a en parallèle construit un système alimentaire robuste articulant production locale, distribution structurée et assistance ciblée. Cette approche holistique vise à renforcer la résilience du pays face aux chocs externes et aux défis climatiques.

Concernant la production, le Togo a historiquement atteint l’autosuffisance en maïs entre 2000 et 2019. Des données récentes montrent une augmentation de l’autosuffisance en viande, passée de 65 % en 2024 à 68 % en 2025, avec un objectif de 70 % pour 2026. Ces progressions illustrent les avancées dans le secteur agricole, porté par les politiques de soutien à la production locale et à la modernisation des filières.
Au cœur du dispositif se trouve l’Agence Nationale de Sécurité Alimentaire et Nutritionnelle (ANSAT), créée en 2008. Cet organisme maintient des stocks stratégiques de 10 000 à 15 000 tonnes de denrées alimentaires annuellement, comprenant maïs, riz, sorgho, millet et autres céréales. L’ANSAT collabore directement avec 500 à 600 organisations paysannes chaque année sur toute l’étendue du territoire national pour la collecte et la conservation de stocks, assurant la stabilité des prix des produits sur les marchés.
Depuis sa création, l’ANSAT a constamment procédé à des campagnes d’achat auprès des producteurs et à la distribution à coûts maîtrisés. Ces stocks réguliers et la vente périodique des réserves constituent des signaux tangibles d’une offre alimentaire sans discontinuer. L’approvisionnement des marchés s’opère de manière régulière.

À titre illustratif, en février 2026, le maïs blanc s’échangeait à 147 francs CFA par kilogramme dans la région des Savanes et 143 francs à Kara. Dans la région maritime et plus précisément à Notsè dans la préfecture de Haho, le bol de maïs s’échange actuellement à 350 FCFA. Ces tarifs reflètent l’abondance de production locale et l’efficacité des mécanismes de stabilisation mis en œuvre. Or le Togo n’est qu’au début de la grande saison agricole qui s’étend jusque fin du mois d’août. Ce qui signifie en clair que les prix pourraient encore baissés
En parallèle à cette abondance et à la baisse continue des prix sur les produits céréaliers et afin de pallier à tout risque de pénurie à cause de l’insécurité dans la région des Savanes, le gouvernement a émis un moratoire et des contrôles sur les exportations des céréales de la région des Savanes vers l’extérieur du pays, protégeant ainsi les réserves locales tout en laissant s’opérer librement le commerce intérieur. Voilà pourquoi ces derniers temps, on entend parler d’une forme de mévente des céréales dans cette partie du pays dès lors que le commerce inter-états qui se faisait dans la partie septentrionale entre le Bénin, le Burkina, le Ghana et même vers le Nigéria a été arrêté par un décret pris en ce sens en 2022 et rappelé par le Gouverneur aux préfets et aux maires de faire appliquer cette décision par tous les producteurs et commerçants.

Dans la même perspective de lutter contre l’insécurité alimentaire, une assistance aux populations vulnérables se manifeste par des transferts de fonds directs. Entre janvier et juin 2026, le pays a porté une aide à 18 700 personnes dans les Savanes via des bons électroniques. Ces allocations ont ciblé les réfugiés, les personnes déplacées internes et communautés hôtes, générant un apport estimé à 310 millions de francs CFA dans l’économie locale au bénéfice des commerçants.
L’alimentation scolaire a largement progressé. Depuis la mise en place de la loi en 2020, quelque 1 181 écoles bénéficient d’un programme d’alimentation scolaire, aidant 210 000 écoliers du primaire et du préscolaire. Des écoles dans le nord bénéficient d’une approche « alimentation scolaire homogène », associant repas chaud, jardins scolaires, unités d’élevage et transformation locale. Ces initiatives renforcent les chaînes d’approvisionnement locales.

La résilience climatique progresse via le dispositif « Assistance Alimentaire pour les Actifs » (Food Assistance for Assets). Ce mécanisme combine transferts alimentaires ou monétaires avec construction d’actifs productifs. Plus de 26 000 personnes dans le pays participent à ces activités, reconstituant des terres dégradées et se préparant aux risques climatiques.
Le Port Autonome de Lomé (PAL), classé au 4ème rang africain des ports de conteneurs, représente le principal hub de distribution humanitaire du Programme Alimentaire Mondial (PAM) en Afrique de l’Ouest. De 2021 à 2023, le PAM a transporté 255 000 tonnes métriques de denrées via ce corridor vers le Burkina–Faso, le Mali et le Niger. En avril 2026, plus de 1 600 tonnes métriques de vivres ont transité par ce corridor en direction de pays voisins. Cette position stratégique permet au Togo de soutenir les régions déficitaires tout en démontrant la stabilité de ses approvisionnements.
Encadrant ces initiatives, le Cadre Harmonisé représente un processus technique fondamental. Depuis 1999, le Comité inter-États de lutte contre la sécheresse au Sahel (CILSS) pilote cet outil consensuel en partenariat avec la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), l’Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA), les agences de l’ONU et des organisations non-gouvernementales. Au Togo, l’analyse est techniquement menée par le Comité National du Cadre Harmonisé, coordonné par le Ministère de l’Agriculture. Les décisions nationales intègrent tous les ministères concernés. Les cycles d’analyse se déroulent deux fois par an, généralement en octobre-novembre et février-mars.

Il importe de préciser la nature technique du Cadre Harmonisé. Cet outil fournit des analyses fondées sur l’examen des indicateurs de sécurité alimentaire et nutritionnelle à un moment donné, ainsi que des scénarios prospectifs basés sur l’hypothèse d’une absence d’intervention extérieure. Ces projections ne constituent pas des prédictions figées mais plutôt des appels à l’action destinés à mobiliser l’assistance. Elles servent à démontrer l’impérativité de maintenir et d’accroître les interventions en cours. Ce sont ces projections que le Programme alimentaire mondial a utilisé via RFI pour prédire une insécurité alimentaire qui toucherait 330. 000 Togolais dans la région des Savanes. Or les analyses utilisées par les acteurs humanitaires, dont le PAM et l’Unicef, s’appuient exclusivement sur les données nationales officiellement validées par les gouvernements des différents pays dans lesquels ils interviennent. La traçabilité des sources est vérifiable et reste systématique. Cette validation gouvernementale préalable garantit la rigueur méthodologique des évaluations régionales. En pratique, le PAM maintient une assistance active au Togo. En 2024, l’organisation distribuait des vivres à 63 500 personnes vulnérables dans la région des Savanes, incluant réfugiés, personnes déplacées et communautés accueillantes. Ce programme s’est poursuivi en 2025 et 2026, démontrant que l’assistance n’est ni interrompue ni simplement théorique.
Le gouvernement togolais a également investi en 2023 un budget de 13 milliards de francs CFA pour la sécurité alimentaire, soit 25 % du budget total du ministère de l’Agriculture, finançant l’acquisition de 76 000 tonnes d’engrais et soutenant la politique d’achat et de stockage de céréales. La Banque mondiale soutient en parallèle des programmes de résilience des systèmes alimentaires afin d’accélérer l’adoption de technologies agricoles résilientes au climat.

Il est vrai que depuis l’arrivée du Président américain Donald Trump au pouvoir, il a systématiquement privé les institutions onusiennes de subsides qui leur permettaient d’honorer leurs engagements à travers le monde et surtout envers les pays à risque. C’est dans cette optique que la plupart de ces agences deviennent alarmistes afin de bénéficier de l’empathie des philanthropes et des pays économiquement riches. Mais ces alarmes doivent se donner en tenant compte des réalités des pays assistés et non se jeter dans certaines considérations qui sabotent les efforts fournis pour arriver à bout de l’insécurité alimentaire.
Au Togo l’ingénierie institutionnelle met en lumière la profondeur de l’engagement des autorités : production agricole diversifiée, distribution structurée, protection sociale, adaptation climatique et logistique régionale constituent les piliers d’une architecture qui place le pays en position de fournir une stabilité alimentaire en interne pour ensuite l’étendre aux pays de l’hinterland.

Entre 2024 et 2025, le système des Nations Unies a atteint plus de 2 millions de personnes au Togo, soit environ un quart de la population, par des programmes intégrant nutrition, santé, éducation, protection sociale et systèmes alimentaires. Cette mobilisation dépasse le seul volet humanitaire et s’inscrit dans le cadre de transformation structurelle de l’économie engagée par le gouvernement via sa feuille de route 2025.
Comprendre la projection des 330 000 personnes : un appel à l’action, non une prédiction
Il importe de clarifier une distinction techniquement fondamentale entre les données réelles d’assistance en cours et les analyses prospectives diffusées par certains acteurs. Le chiffre de 330 000 personnes provient du Cadre Harmonisé, un outil technique créé en 1999 par le CILSS et ses partenaires pour analyser la sécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest.

Cet outil fonctionne comme suit : il examine les indicateurs actuels de sécurité alimentaire et génère ensuite des scénarios prospectifs basés sur l’hypothèse d’une absence d’intervention humanitaire. En d’autres termes, le chiffre de 330 000 répond à la question « combien de personnes seraient en insécurité alimentaire aigüe si aucune aide n’existait ? » plutôt que « combien de personnes sont actuellement en insécurité alimentaire ? »
Cette nuance techniquement fondamentale peut, en cas de présentation dénuée de contexte, induire une confusion entre scénarios théoriques et réalités observées.
Or, les données du terrain montrent que l’assistance s’opère effectivement. Le PAM soutient actuellement 63 500 personnes au Togo. Les transferts monétaires bénéficient à 18 700 personnes depuis janvier 2026. L’alimentation scolaire couvre 210 000 écoliers. Entre 2024 et 2025, le système des Nations Unies a atteint plus de 2 millions de personnes au Togo. Ces chiffres reflètent une assistance réelle, structurelle et continue, non une simple projection ou un scénario catastrophe.

L’absence de concertation habituelle entre le PAM et le gouvernement togolais dans le cas de la publication de certaines données et des projections cache-t-elle une volonté de saboter les efforts du Togo, de la Banque mondiale, de l’Unicef et même du Pam dans la lutte contre l’insécurité alimentaire dans la région des Savanes ? RFI ne devrait-elle pas prendre le temps de la vérification des projections du PAM dans le cadre de la déontologie avant toute publication ?
