Lors du Forum 2026 de la Banque mondiale consacré aux fragilités, tenu le 9 juin dernier, le Togo a attiré l’attention des décideurs internationaux en présentant une vision novatrice : transformer les zones exposées aux menaces en territoires de prospérité. Cette approche, validée par le Comité interministériel de prévention et de lutte contre l’extrémisme violent (CIPLEV), brise le schéma traditionnel qui place la sécurité militaire au cœur de la réponse aux crises.
L’expérience togolaise suscite un intérêt particulier en Afrique de l’Ouest. Face aux vagues d’insécurité qui gagnent la région sahélienne, le pays a adopté une riposte plurielle basée sur trois volets interdépendants. Le premier consiste à anticiper les risques par une architecture d’alerte précoce et une coordination renforcée entre ministères. Le deuxième repose sur l’opération Koundjoaré, qui permet aux Forces armées togolaises de sécuriser les zones frontalières menacées. Le troisième pilier, le plus novateur, vise à bâtir la résilience des communautés en investissant massivement dans les infrastructures locales.

Cette dernière dimension distingue le Togo. Depuis 2022, le Programme d’urgence pour le renforcement de la résilience et la sécurité des communautés dans les Savanes (PURS) a mobilisé plus de 50 milliards de francs CFA pour transformer le nord du pays. Les résultats se mesurent en accès à l’électricité, à l’eau potable et en opportunités agricoles. Entre 2021 et 2023, le taux d’électrification a bondi de 29 % à 42 %, tandis que près de 80 000 personnes supplémentaires ont accédé à l’eau. Dans l’agriculture, plus de 1 000 hectares de terres ont été aménagés pour renforcer la productivité des fermiers locaux.
En parallèle, le projet de Cohésion sociale des régions nord du Golfe de Guinée (COSO) poursuit un objectif similaire. Au total, plus de 830 infrastructures communautaires ont été construites dans l’éducation, la santé, l’approvisionnement en eau et l’énergie. Ces travaux bénéficient à plus de 545 000 personnes, dont une proportion importante de femmes et de jeunes. Surtout, ils restaurent la présence de l’État dans les localités les plus vulnérables.
Sandra Ablamba Johnson, Ministre et Secrétaire générale de la Présidence du Conseil, a rappelé lors du forum que « là où l’État est absent, les vulnérabilités s’installent et les groupes extrémistes s’enracinent ». Cette phrase condense la philosophie togolaise : la paix durable ne s’achète pas avec des fusils, mais se construit avec des écoles, des puits et des routes.
La stratégie nationale de prévention et de lutte contre l’extrémisme violent (2022-2026) s’appuie sur cette certitude. Élaborée avec le concours du Réseau ouest-africain pour l’édification de la paix (WANEP-Togo), elle identifie clairement les racines des fragilités : la pauvreté, les inégalités territoriales, l’absence de services publics, la perte de confiance envers les institutions. Répondre à ces causes revient à tarir les sources du radicalisme.
Contre cette logique, l’expérience sahélienne illustre l’impasse des approches purement sécuritaires. Au Sahel, malgré des déploiements militaires massifs et une mobilisation internationale croissante, les groupes armés se réorganisent et gagnent du terrain. Plusieurs analystes s’accordent à dire que ce dysfonctionnement résulte d’une concentration excessive sur la dimension militaire au détriment du développement.
Le Forum 2026 a mis en lumière les enseignements que tirent les autorités togolaises de ces expériences. Agir tôt grâce à des systèmes d’alerte robustes. Augmenter les investissements socio-économiques dans les zones à risque. Assurer une présence territoriale réelle de l’État. Créer des passerelles entre les initiatives locales et l’appui des partenaires techniques. Le Togo les met déjà en pratique.
Cette approche peut sembler évidente avec du recul, mais elle demeure pionnière en Afrique de l’Ouest. Ousmane Diagana, Vice-président du Groupe de la Banque mondiale pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, aux côtés d’autres décideurs internationaux, a reconnu en le modèle togolais une feuille de route pertinente pour la région. Les experts du Timbuktu Institute et les responsables mauritanien et onusien présents au forum ont également souligné la pertinence de cette combinaison entre sécurité, prévention précoce, développement socio-économique et cohésion sociale.
Le Programme d’urgence pour la région des Savanes entre en 2026 dans une phase d’élargissement territorial. Un nouveau plan de réponse 2026-2027, lancé en février, vise à toucher plus de 430 000 personnes en situation de fragilité dans les zones menacées. Son financement de 18 milliards de francs CFA reflète la conviction gouvernementale que le bien-être des populations est un investissement dans la paix future.
Divers partenaires financiers, dont la Banque mondiale, la Banque ouest-africaine de développement et des bailleurs bilatéraux, soutiennent cette vision. Un appui qui reconnaît implicitement que la stabilité régionale dépend de la capacité des gouvernements à créer des perspectives pour les jeunes, à renforcer les services sociaux et à restaurer la confiance dans les institutions.
Le Togo n’a pas inventé la prévention, mais il en a fait un levier réel de gouvernance dans un contexte dangereux. Ce qui le positionne désormais comme une référence pour d’autres pays de la région confrontés aux mêmes défis. Face aux crises sécuritaires, il démontre qu’on peut à la fois protéger, alerter et bâtir, sans sacrifier aucun de ces trois éléments.
