La mort d’Abdoul Assad, jeune bachelier tué par une foule à Agoè-Atsanvé à la suite d’une accusation présumée de vol de poule, a suscité une vive émotion au Togo. Au-delà de ce drame, cette affaire pose une question plus large sur la place de la rumeur dans certaines violences collectives et sur la capacité de la société à résister à la tentation de rendre elle-même justice.
Ces derniers mois, plusieurs localités du pays ont également été confrontées à des scènes de violence liées à des accusations de vol de sexe. Face à la propagation de ces rumeurs, le ministère de la Sécurité et de la Protection civile a appelé à la vigilance et rappelé que les investigations menées n’avaient pas permis d’établir un fondement objectif à ces allégations.
Pourtant, les rumeurs continuent de circuler. Elles se propagent rapidement sur les réseaux sociaux et peuvent parfois provoquer la formation de foules avant même que les faits ne soient vérifiés. Dans ces situations, une simple accusation peut suffire à transformer une personne en suspect aux yeux de dizaines, voire de centaines de personnes.
C’est là que se trouve l’un des dangers les plus graves de la vindicte populaire. La foule ne juge pas toujours sur la base de faits établis. Elle réagit à une émotion collective, souvent nourrie par la peur, la colère ou la rumeur. Une fois cette dynamique enclenchée, le doute disparaît progressivement. Celui qui est désigné comme coupable doit alors prouver son innocence, alors que le principe de justice repose précisément sur la présomption d’innocence.
Le cas d’Abdoul Assad rappelle avec brutalité les conséquences possibles de cette mécanique. Quelles que soient les circonstances exactes à l’origine de l’accusation, celles-ci auraient dû faire l’objet d’une vérification et d’une enquête. Une personne soupçonnée d’un délit doit pouvoir répondre aux faits qui lui sont reprochés devant les autorités compétentes. Elle ne peut être condamnée dans la rue par une foule.
La persistance de telles scènes peut aussi interroger sur le rapport qu’une partie de la population entretient avec les institutions chargées de la sécurité et de la justice. Dans certains quartiers et certaines communautés, la lenteur perçue des procédures ou la difficulté à obtenir une réponse rapide peuvent nourrir un sentiment de frustration. À cela peut s’ajouter la crainte de l’insécurité et le sentiment que certaines affaires ne connaissent pas toujours une issue suffisamment rapide.
Il serait toutefois réducteur de considérer la défiance envers les institutions comme l’unique explication de la violence collective. La circulation des fausses informations, la puissance des réseaux sociaux, la pression du groupe et la peur jouent également un rôle. Une rumeur répétée plusieurs fois peut finir par être considérée comme une vérité, même en l’absence de la moindre preuve.
Le phénomène des accusations liées au prétendu vol de sexe illustre cette mécanique. Une information non vérifiée peut se propager d’une communauté à une autre et provoquer la panique. Dans ce type de situation, la réaction collective peut devenir plus rapide que l’enquête elle-même. Or, lorsque la peur précède les faits, le risque d’une erreur irréparable augmente.
La réponse ne peut donc pas se limiter à condamner les lynchages après qu’ils ont eu lieu. Elle doit aussi agir en amont. Une police plus proche des populations, capable d’écouter les préoccupations locales et de communiquer rapidement sur les faits établis, pourrait contribuer à réduire l’espace laissé aux rumeurs. La confiance se construit aussi par la présence, la disponibilité et la transparence.
La justice a également un rôle essentiel à jouer. Lorsque les citoyens comprennent les procédures et savent que les plaintes sont traitées avec diligence, le recours à la justice populaire perd une partie de son attrait. Cela suppose de renforcer l’accès au droit, de réduire les délais lorsque cela est possible et de mieux expliquer le fonctionnement des institutions judiciaires.
La communication publique constitue enfin un autre levier. Face à une rumeur susceptible de provoquer des violences, le silence peut laisser le champ libre aux fausses informations. Les autorités doivent pouvoir communiquer rapidement sur les faits connus, rappeler ce qui a été vérifié et expliquer ce qui reste à établir. Une information claire ne fait pas toujours disparaître une rumeur, mais elle peut contribuer à limiter sa propagation.
La société civile et les responsables communautaires ont également leur part de responsabilité. Dans les quartiers, les leaders locaux, les chefs traditionnels, les responsables religieux et les acteurs associatifs peuvent contribuer à calmer les tensions et à rappeler une règle essentielle, une accusation ne constitue pas une preuve.
Le principe est simple. La justice appartient aux institutions habilitées à l’exercer. La colère, même lorsqu’elle est compréhensible, ne peut devenir une peine. Une foule peut se tromper. Une rumeur peut être fausse. Une accusation peut être infondée. Mais une vie perdue ne peut jamais être rendue.
Cette situation nous rappelle que la peur et la colère peuvent parfois faire oublier. Face à une accusation, il faut enquêter. Face à une rumeur, il faut vérifier. Face à un soupçon, il faut laisser la justice établir les faits. Car lorsque la rue se substitue au droit, ce ne sont pas seulement les victimes du lynchage qui perdent. C’est toute la confiance dans la justice et dans la cohésion sociale qui se trouve fragilisée.
