Chaque année, des dizaines de milliards de dollars quittent illégalement le continent africain. Selon les estimations de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), la fuite illicite de capitaux représente près de 88,6 milliards de dollars par an, soit 3,7 % du produit intérieur brut (PIB) de l’Afrique. D’autres organismes, dont le Groupe intergouvernemental d’action contre le blanchiment d’argent en Afrique de l’Ouest (GIABA), avancent des fourchettes encore plus larges lorsqu’on y ajoute la fraude commerciale, la corruption et les activités criminelles transnationales. Ces sommes équivalent, ou presque, à l’ensemble de l’aide publique au développement et des investissements directs étrangers reçus par le continent.

Derrière ces montants se cachent des filières bien identifiées. L’or artisanal occupe une place de choix parmi les ressources détournées. D’après l’organisation non gouvernementale (ONG) suisse Swissaid, plus de 435 tonnes d’or auraient été exportées en contrebande hors d’Afrique en 2022, pour une valeur de plus de 30 milliards de dollars. Le pétrole, les diamants, le bois et la pêche illicite complètent ce tableau, tout comme le trafic de migrants et de stupéfiants, qui alimentent des réseaux criminels organisés à l’échelle régionale. L’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) souligne par ailleurs que ces ressources servent parfois au financement de groupes armés actifs dans la zone sahélienne.
Une fois détournés, ces fonds empruntent souvent des circuits sophistiqués pour rejoindre des places financières éloignées. Comptes offshore, sociétés écrans et paradis fiscaux servent de relais avant que les sommes ne soient réinjectées dans l’économie légale, sous couvert d’investissements ou de transactions immobilières. Le Mali, par exemple, présente un écart documenté entre l’or qu’il déclare exporter et celui que les Émirats arabes unis enregistrent à l’importation, signe d’un système de sous-déclaration largement répandu dans la région.
Face à ce constat, les autorités africaines renforcent peu à peu leurs dispositifs. Au Togo, la Cellule nationale de traitement des informations financières (CENTIF-Togo) et la Haute Autorité de prévention et de lutte contre la corruption et les infractions assimilées (HAPLUCIA) figurent parmi les structures mobilisées pour détecter les opérations suspectes et accompagner les acteurs économiques dans leurs obligations de vigilance. Le pays accueillera d’ailleurs sous le Haut Patronage du Président du Conseil, Faure Éssozimna GNASSINGBÉ, les 8 et 9 juillet prochains à Lomé, la troisième édition de la Grande Rencontre des Compliance et Risk Officers (GRCRO), un rendez-vous qui rassemble plus d’un millier de spécialistes venus de plus de quarante pays.
Les organisateurs ont choisi de consacrer l’un des cinq panels prévus à l’intégration des entreprises et professions non financières désignées (EPNFD) dans le périmètre de surveillance du Groupe d’action financière (GAFI). Ce secteur, qui regroupe notamment les négociants en métaux précieux, les agents immobiliers, les notaires et les comptables, reste aujourd’hui le maillon le moins encadré de la chaîne de conformité. Selon le dernier rapport du GAFI sur le niveau de conformité de ses membres, le taux de respect des obligations de contrôle applicables aux EPNFD plafonne à 42 %, loin derrière celui des banques et des institutions financières classiques.
L’un des discours d’ouverture de la rencontre sera prononcé par Nathalie Goulet, sénatrice française et vice-présidente du groupe d’amitié France-Afrique de l’Ouest. Auteure de l’ouvrage *L’Argent du terrorisme*, elle a longuement travaillé sur les passerelles entre criminalité financière et financement d’organisations extrémistes, notamment via la contrefaçon, les dons en ligne ou le trafic de migrants. D’autres intervenants viendront partager leur expérience du terrain, parmi lesquels Quentin Mugg, officier de police en poste à Amsterdam pour l’Office européen de police (Europol), et Geert Delrue, ancien commissaire judiciaire belge devenu expert en fraude économique.
La dimension institutionnelle africaine sera également représentée, avec la participation d’Odjoulore Akakpo, Commissaire Divisionnaire et directrice du renseignement financier et de la stratégie à la CENTIF-Togo, de Khadidjatou Fayez Fall, secrétaire générale de la CENTIF-Sénégal, et de Vania Da Rosa, présidente du Forum des Compliance Officers du GIABA. Le secteur bancaire ne sera pas en reste, avec plusieurs directeurs de conformité attendus du Congo, de Côte d’Ivoire et du Tchad pour partager leurs retours d’expérience.
Au-delà des chiffres, plusieurs études rappellent que les flux licites, tels que le commerce régulier ou les transferts de fonds des diasporas, demeurent largement supérieurs aux flux détournés. C’est précisément cet écart que les experts cherchent à préserver, par le colmatage des brèches qui permettent à une minorité d’acteurs de capter des ressources destinées, en théorie, au développement du continent. La CNUCED estime que la réduction de la fuite illicite des capitaux pourrait, à terme, financer près de la moitié des besoins d’adaptation au changement climatique de l’Afrique subsaharienne, évalués à 2 400 milliards de dollars d’ici 2030.
Avec l’organisation de cette rencontre, le Togo confirme sa volonté de peser dans les discussions régionales sur la conformité et la gestion des risques financiers. L’Association Togolaise des Compliance Officers (ATCO), l’Africa Compliance Academy (ACA) et la CENTIF-Togo, organisatrices de l’événement, misent sur l’échange d’expertises pour outiller davantage les professionnels locaux face à des pratiques criminelles toujours plus mouvantes. Plusieurs partenaires institutionnels, dont le GIABA, la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM) et l’Autorité des marchés financiers de l’Union monétaire ouest-africaine (AMF-UMOA), apportent leur soutien à cette mobilisation collective.
