La lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme prend une dimension nouvelle sur le continent. Alors que les places financières africaines cherchent à renforcer leur attractivité, la figure du Compliance Officer s’impose comme le pivot de cette transformation. Maître Nikada BATCHOUDI, avocat au Barreau de Luxembourg et expert certifié CAMS, est au cœur de cette dynamique. À la tête de l’Association Togolaise des Compliance Officers (ATCO), il œuvre pour l’harmonisation des pratiques locales avec les exigences internationales les plus strictes.
Dans cet entretien exclusif accordé au magazine Droit – Médias – Finance, ce spécialiste de la haute technicité juridique décrypte les mutations d’un secteur souvent perçu comme une contrainte, mais qui s’avère être un levier de souveraineté économique. Entre l’usage de l’intelligence artificielle pour détecter les flux suspects et la préparation d’un grand sommet continental à Lomé en juillet 2026, il livre un diagnostic sans complaisance sur la maturité des institutions ouest-africaines.
Comment concilier rigueur normative et réalités du terrain ? Quels sont les véritables défis de l’implémentation des standards de l’Afrika Compliance Academy ?
Découvrez l’intégralité de cet échange passionnant ci-dessous.
Journaliste (Daniel EBOGO) : Maître BATCHOUDI, Bonjour, entrons par cette question, entre votre inscription au Barreau et vos certifications internationales comme le CAMS, quel a été l’élément déclencheur de votre spécialisation en Compliance ?
Me Nikada BATCHOUDI : Merci pour cette question. À vrai dire, il n’y a pas eu un seul élément déclencheur, mais plutôt une convergence d’expériences et de convictions. Mon inscription au Barreau m’a naturellement orienté vers une compréhension rigoureuse du droit, de la régulation et des enjeux juridiques auxquels sont confrontés les acteurs économiques. Mais très vite, j’ai pris conscience que le droit, à lui seul, ne suffisait plus à appréhender les risques contemporains, notamment ceux liés à la criminalité financière. C’est dans ce contexte que mes certifications internationales, notamment le CAMS, ont joué un rôle déterminant. Elles m’ont permis de basculer d’une approche purement juridique à une approche beaucoup plus opérationnelle, orientée risques, systèmes de contrôle et dispositifs de prévention. En réalité, j’avais déjà acquis des bases solides à travers mes expériences professionnelles, notamment en KYC au sein de BNP Paribas Luxembourg, ainsi qu’en compliance chez Rakuten Europe et dans d’autres institutions. Ces expériences ont constitué les différentes pièces d’un puzzle qui, progressivement, se sont assemblées pour donner du sens à mon orientation. Mais au-delà des diplômes et des expériences, le véritable moteur a été une conviction : celle que l’Afrique – et plus largement nos économies – avaient besoin d’experts capables de faire le lien entre normes internationales, exigences réglementaires et réalités locales. La Compliance s’est donc imposée à moi comme un domaine stratégique, à la croisée du droit, de la finance et de la gouvernance, avec un impact direct sur la crédibilité des institutions et l’attractivité des économies.
Quel est l’événement majeur que l’ATCO organise cette année et quel impact visez-vous sur la place financière togolaise ?
L’événement majeur que l’ATCO organise cette année est la Grande Rencontre des Compliance et Risk Officers, prévue les 8 et 9 juillet 2026 à Lomé. Aujourd’hui, ce n’est plus simplement un événement national ou sous-régional : c’est le grand rendez-vous africain de la compliance et de la gestion des risques. Il réunit des acteurs venus de toute l’Afrique, mais aussi d’Europe, du Moyen-Orient et d’autres régions, autour des enjeux majeurs de la LBC/FT et de la gouvernance. Notre ambition dépasse largement le cadre du Togo. Nous voulons faire de cette plateforme un point de convergence continental, où se construisent des réponses africaines aux standards internationaux. L’idée est claire : ne plus subir les normes, mais contribuer activement à leur appropriation et à leur mise en œuvre adaptée à nos réalités. L’impact que nous visons est donc avant tout africain :
* Créer une masse critique d’experts africains capables de porter les enjeux de compliance au plus haut niveau.
* Favoriser une harmonisation des pratiques entre les différentes juridictions du continent.
* Renforcer la crédibilité globale des systèmes financiers africains face aux exigences internationales.
Et naturellement, en accueillant ce rendez-vous continental, Lomé devient un hub stratégique de cette dynamique, ce qui renforce, par effet d’entraînement, la place financière togolaise. En réalité, la Grande Rencontre s’inscrit dans une vision : faire émerger une souveraineté africaine en matière de compliance et de gestion des risques.
En tant que Président de l’ATCO, quel diagnostic portez-vous sur l’état des lieux actuel de la conformité au Togo ?
En tant que Président de l’ATCO, je dirais que la conformité au Togo est aujourd’hui dans une phase de transition stratégique. Nous avons enregistré des avancées significatives ces dernières années. Le cadre réglementaire s’est renforcé, notamment sous l’impulsion des standards internationaux portés par le Groupe d’action financière, et les institutions financières ont globalement intégré les exigences de la LBC/FT dans leurs dispositifs. Cependant, il faut rester lucide : nous sommes encore dans une dynamique de construction. Le principal enjeu aujourd’hui n’est plus l’existence des règles, mais leur appropriation effective. Cela se traduit par plusieurs défis.
– Un besoin de renforcement des compétences, notamment sur des sujets techniques comme le KYC avancé, l’identification des bénéficiaires effectifs ou encore la détection des schémas complexes de blanchiment.
* Une hétérogénéité des niveaux de maturité entre institutions, certaines étant très avancées, tandis que d’autres restent encore dans une logique de conformité formelle.
* Un enjeu culturel, car la compliance doit encore s’imposer comme une fonction stratégique, et non comme une simple contrainte réglementaire.
Mais je reste profondément optimiste. Ce que nous observons aujourd’hui, c’est une prise de conscience réelle, à la fois du côté des régulateurs, des institutions et des professionnels. Et c’est précisément dans ce contexte que des initiatives comme la Grande Rencontre prennent tout leur sens. Notre rôle, à l’ATCO, est d’accompagner cette transition, en contribuant à structurer un écosystème solide, compétent et aligné avec les standards internationaux. En résumé, le Togo n’est plus au stade de la sensibilisation ; il est désormais au stade de la consolidation et de la montée en puissance.
Quels sont les enjeux majeurs auxquels les institutions doivent faire face pour s’aligner sur les standards de l’Afrika Compliance Academy (ACA) ?
Les enjeux sont à la fois techniques, organisationnels et même culturels. S’aligner sur les standards de l’Afrika Compliance Academy (ACA), ce n’est pas simplement cocher des cases réglementaires. C’est opérer une véritable transformation des dispositifs de conformité.
1. Le premier enjeu est la montée en compétences. [cite_start]Les institutions doivent disposer de profils capables de maîtriser des sujets de plus en plus complexes : KYC approfondi, identification des bénéficiaires effectifs, gestion des risques liés aux PEP, ou encore analyse des typologies de blanchiment.
2. Le deuxième enjeu est l’approche par les risques. Il ne s’agit plus d’appliquer des procédures de manière uniforme, mais de développer des dispositifs intelligents, proportionnés et adaptés à la réalité de chaque institution, en ligne avec les exigences du Groupe d’action financière.
3. Le troisième enjeu est la structuration des fonctions compliance. Dans beaucoup d’organisations, la conformité reste encore perçue comme une fonction de support. Or, les standards de l’ACA exigent qu’elle soit positionnée au cœur de la gouvernance, avec une réelle capacité d’influence.
4. Il y a également un enjeu technologique majeur. [cite_start]Les institutions doivent intégrer des outils capables de détecter les opérations suspectes, d’automatiser certains contrôles et de faire face à des schémas de fraude de plus en plus sophistiqués.
5. Enfin, et c’est peut-être le plus important, il y a un enjeu de culture. La conformité doit être portée par le top management et diffusée à tous les niveaux de l’organisation. Sans cette culture, même les meilleurs dispositifs restent inefficaces. En réalité, les standards de l’ACA traduisent une ambition claire : faire passer les institutions d’une conformité de façade à une conformité efficace, crédible et durable.
Quelles sont les difficultés les plus rudes que vous rencontrez sur le terrain pour faire accepter la culture de la conformité ?
Les difficultés sont réelles, et elles sont souvent plus humaines que techniques. La première difficulté, c’est la perception de la conformité. Sur le terrain, elle est encore trop souvent vue comme une contrainte, un centre de coût, voire un frein au business. Dans ces conditions, obtenir l’adhésion devient un véritable défi. La deuxième difficulté, c’est la résistance au changement. La conformité implique des exigences nouvelles — transparence, traçabilité, justification des opérations — qui bousculent des habitudes parfois bien ancrées. Et naturellement, toute transformation profonde crée des résistances. Il y a aussi un enjeu majeur de compréhension des risques. Tant que les acteurs ne mesurent pas concrètement les conséquences du blanchiment, du financement du terrorisme ou des sanctions internationales, la conformité reste abstraite. Or, les standards portés notamment par le Groupe d’action financière reposent précisément sur cette logique de compréhension et de maîtrise des risques. Une autre difficulté importante, c’est le manque de profils qualifiés. Nous faisons face à une pénurie de compétences techniques, capables non seulement d’appliquer les règles, mais aussi de les interpréter et de les adapter aux réalités locales. Enfin, et c’est probablement le point le plus sensible, il y a la question du leadership. Lorsque la conformité n’est pas portée au plus haut niveau de l’institution, elle reste marginalisée. À l’inverse, dès que le top management s’en empare, tout change. Mais malgré ces difficultés, ce que nous observons aujourd’hui est encourageant : une prise de conscience progressive et surtout irréversible. En réalité, faire accepter la culture de la conformité, ce n’est pas imposer des règles — c’est changer des mentalités. Et cela demande du temps, de la pédagogie et surtout de la constance.
Sur quels soutiens stratégiques, qu’ils soient institutionnels ou techniques, vous appuyez-vous pour porter la voix des Compliance Officers ?
Pour porter efficacement la voix des Compliance Officers, nous nous appuyons sur un écosystème solide de soutiens, tant institutionnels que techniques. Sur le plan institutionnel, nous collaborons étroitement avec les autorités de régulation et les organisations internationales, notamment le Groupe d’action financière, ainsi que le GIABA, qui représente le GAFI en Afrique de l’Ouest. Ces partenariats sont essentiels pour assurer que nos actions soient alignées avec les standards internationaux tout en restant adaptées aux réalités africaines. Nous bénéficions également d’un soutien stratégique fort du gouvernement togolais, à sa tête le Président du Conseil, Faure Essozimna Gnassingbé, qui reconnaît l’importance de la compliance pour la crédibilité et l’attractivité de la place financière du Togo. Ce soutien politique permet de renforcer la légitimité et l’impact de nos initiatives à l’échelle nationale et régionale. Sur le plan technique, nous collaborons avec des institutions financières, des cabinets spécialisés et des experts internationaux, ainsi qu’avec l’Afrika Compliance Academy, qui constitue un levier de formation et de certification pour nos professionnels. Ce mélange d’expertise opérationnelle et de standards internationaux nous permet de porter une voix crédible et influente. Enfin, la Grande Rencontre des Compliance et Risk Officers nous permet de fédérer une communauté d’experts africains engagés, créant ainsi un véritable levier d’influence à l’échelle continentale. En résumé, notre approche repose sur un équilibre stratégique : soutien politique, alignement sur les standards internationaux et expertise technique, afin de porter une voix forte, structurée et audible des Compliance Officers sur le continent africain.
Quelles innovations méthodologiques ou technologiques marqueront les activités de l’ACA et de l’ATCO pour cette année ?
Cette année, l’ACA et l’ATCO mettent l’accent sur des innovations à la fois méthodologiques et technologiques, afin de renforcer l’efficacité et l’impact de la compliance en Afrique.
* Sur le plan méthodologique, nous innovons en développant des modules de formation basés sur les risques réels et les typologies africaines de blanchiment et de fraude, plutôt que sur des modèles génériques. Nous introduisons également des ateliers pratiques et simulations en situation réelle, permettant aux Compliance Officers d’appliquer immédiatement les standards internationaux dans leurs institutions.
* Sur le plan technologique, nous intégrons des outils avancés d’intelligence artificielle et d’analyse de données, capables de détecter des schémas suspects, d’automatiser certaines étapes du KYC et de surveiller les transactions à haut risque. Cette approche hybride — méthodologie adaptée + technologie avancée — permet d’anticiper les risques plutôt que de simplement les constater.
* Enfin, nous explorons des plateformes collaboratives continentales, qui permettront aux experts de partager alertes, bonnes pratiques et solutions, renforçant ainsi la communauté africaine de compliance.
En résumé, notre ambition est claire : faire de l’ACA et de l’ATCO des laboratoires d’innovation pour la compliance africaine, où normes internationales, technologies et réalités locales se rencontrent pour créer une efficacité durable et mesurable.
Au-delà des urgences actuelles, quels sont les grands projets de développement que vous prévoyez pour structurer davantage la profession ?
Au-delà des urgences opérationnelles, notre ambition avec l’ATCO et l’ACA est de structurer durablement la profession de Compliance Officer en Afrique. Nous avons plusieurs grands projets en cours :
1. Renforcement de la formation et de la certification : développer des parcours complets et certifiants adaptés aux réalités africaines, pour créer une véritable filière professionnelle reconnue à l’échelle continentale. L’Afrika Compliance Academy joue ici un rôle central.
2. Création de standards et de guides pratiques africains : nous voulons fournir aux institutions des référentiels opérationnels qui tiennent compte des spécificités locales tout en restant alignés sur les standards internationaux du Groupe d’action financière et du GIABA.
3. Développement d’un réseau africain de Compliance Officers : favoriser l’échange, et la collaboration interpays, pour qu’une communauté professionnelle forte puisse porter la voix de la compliance sur le continent.
4. Innovation et digitalisation : soutenir l’adoption de technologies avancées — intelligence artificielle, analyse de données, plateformes collaboratives — pour rendre les dispositifs plus proactifs et efficaces.
5. Dialogue institutionnel et plaidoyer : travailler avec les régulateurs, les gouvernements et les organisations régionales pour renforcer la reconnaissance et la valeur stratégique de la fonction compliance.
En résumé, notre objectif n’est pas seulement de gérer les urgences actuelles, mais de bâtir une profession solide, reconnue et structurante pour l’Afrique, capable d’influencer la gouvernance, la crédibilité et l’attractivité des institutions financières sur le continent.
Si vous deviez définir le futur de la Compliance en Afrique en trois mots, au regard de votre double casquette d’avocat et d’expert certifié, quels seraient-ils ?
Si je devais définir le futur de la Compliance en Afrique en trois mots, je dirais : souveraineté, rigueur et innovation.
* Souveraineté : parce que l’Afrique doit pouvoir adapter et piloter ses standards de compliance, en fonction de ses réalités et besoins locaux.
* Rigueur : car la crédibilité des institutions dépend de la qualité et de l’efficacité des dispositifs mis en place
– Innovation : parce que la compliance doit évoluer avec les technologies, les typologies de fraude et les défis émergents, et non les subir.
En résumé, le futur de la compliance africaine sera celui d’une profession mature, autonome et proactive, capable de répondre aux standards internationaux tout en restant profondément ancrée dans le continent.
