Voler d’Abidjan à Nairobi coûte souvent plus cher que de relier Paris à New York. Un trajet de 700 kilomètres entre 2 capitales ouest-africaines peut prendre 24 à 72 heures faute de liaisons directes. Ces paradoxes illustrent l’état du transport aérien africain que le Marché Unique du Transport Aérien Africain (SAATM) entend transformer en profondeur. Du 15 au 19 juin 2026, Lomé accueillera la première Convention et Exposition Africaines du Transport Aérien, organisée par la Commission Africaine de l’Aviation Civile (CAFAC) en partenariat avec la Commission de l’Union Africaine (CUA). Cette rencontre offre l’occasion de comprendre ce que le SAATM représente concrètement pour les populations africaines.

Le SAATM a été lancé officiellement en janvier 2018 lors du 30e Sommet ordinaire de l’Union Africaine (UA) comme projet phare de l’Agenda 2063. Il prolonge la Décision de Yamoussoukro adoptée en 1999, qui reconnaissait déjà que les accords bilatéraux restrictifs entre États africains nuisaient à la connectivité continentale. Depuis son lancement, 34 pays ont signé l’engagement, représentant plus de 80 % du marché aérien africain existant. À ce jour, 38 États africains ont rejoint le SAATM, dont 26 ont également signé des Mémorandums d’Exécution.
Le diagnostic de départ est sévère mais documenté. Le transport aérien africain ne représente que 4,5 % du nombre de passagers transportés dans le monde. Les taxes représentent parfois jusqu’à 40 % du prix final d’un billet en Afrique de l’Ouest. Sur la même distance qu’un vol Berlin-Istanbul facturé environ 150 dollars, un trajet entre Kinshasa et Lagos peut coûter entre 500 et 850 dollars, avec parfois plusieurs escales. Cette réalité freine les échanges commerciaux, le tourisme et l’intégration régionale.
Le SAATM apporte une réponse structurelle à cette situation. Son principe fondateur est la libéralisation des droits de trafic aérien entre les États signataires. Concrètement, une compagnie aérienne d’un pays membre peut desservir librement les destinations d’un autre pays membre sans négocier des accords bilatéraux restrictifs. Cette ouverture favorise la concurrence, multiplie les liaisons disponibles et fait mécaniquement baisser les prix.
Les résultats commencent à se matérialiser sur le terrain. L’engagement continu de la CAFAC auprès des États membres a conduit à 108 nouvelles routes entre septembre 2022 et avril 2025. Les études de modélisation vont plus loin. Une pleine mise en œuvre du SAATM dans les 55 nations de l’UA projetterait une augmentation du trafic intra-africain de 51 %, passant de 31,2 millions à 47,1 millions de passagers, soit 15,9 millions de voyages supplémentaires actuellement impossibles pour des raisons de coût ou de disponibilité des vols.
Les bénéfices économiques potentiels sont également chiffrés. Lever les barrières commerciales dans le transport aérien entre seulement 12 pays africains pourrait générer 4,9 millions de voyages supplémentaires, libérant 1,3 milliard de dollars d’activité économique et créant 155 000 nouveaux emplois. Ces projections illustrent comment la libéralisation du ciel produit des effets bien au-delà du seul secteur aérien.
La facilitation des échanges commerciaux constitue l’autre dimension centrale du SAATM. La Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf) a besoin d’un réseau aérien performant pour que les marchandises et les entrepreneurs circulent efficacement. Un fret aérien coûteux et peu fiable freine les exportations agricoles, ralentit les chaînes d’approvisionnement et renchérit les produits industriels. La connectivité aérienne devient ainsi un levier direct de compétitivité économique pour les entreprises du continent.
Malgré ces perspectives, des obstacles persistent. Les accords bilatéraux non conformes à la Décision de Yamoussoukro restent majoritaires. Sur 1 431 paires de pays africains, seulement 16 % disposent d’accords bilatéraux libéralisés conformes. Ce fossé entre les engagements politiques et la réalité opérationnelle explique pourquoi la Convention de Lomé revêt une importance particulière.
Lomé n’a pas été choisie au hasard pour accueillir cet événement continental. La capitale togolaise abrite le siège d’ASKY Airlines, compagnie régionale qui connecte déjà une vingtaine de destinations africaines et incarne concrètement les ambitions du SAATM. L’Aéroport International Gnassingbé Eyadema, situé à seulement 4 kilomètres du centre-ville, renforce l’accessibilité pour les délégations venues de tout le continent.
Pendant 5 jours, la convention réunira des chefs d’État, des ministres, des directeurs généraux d’autorités de l’aviation civile, des compagnies aériennes, des exploitants d’aéroports, des institutions de financement et des investisseurs. Le programme comprend un forum politique continental, un marché de l’aménagement des itinéraires aériens, un laboratoire sur les corridors de fret et de logistique, des sessions sur les infrastructures et la mobilisation de capitaux, ainsi que des espaces de réseautage professionnel. Cette diversité de formats vise à transformer le dialogue en décisions concrètes sur l’avenir du ciel africain.
