La 3ième édition de la Grande Rencontre des Compliance et Risk Officers (GRCRO) s’est clôturée jeudi 9 juillet après deux jours de débats intenses. Les experts réunis au Togo ont formulé dix (10) recommandations destinées à transformer l’approche continentale face au blanchiment de capitaux et au financement du terrorisme. Ces orientations placent l’intelligence artificielle au cœur des dispositifs de détection tout en renforçant la coopération régionale.
La rencontre a rassemblé des représentants de 46 nationalités, issus des secteurs bancaire, assurantiel, réglementaire et gouvernemental. Les participants ont porté l’attention sur une réalité que les régulateurs africains reconnaissent depuis plusieurs années. Le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme constituent des menaces réelles pour la stabilité des économies du continent. L’économie informelle dominante, la porosité des frontières et la digitalisation inégale créent des vulnérabilités que les cadres juridiques classiques ne suffisent plus à combler.
Première recommandation adoptée, les institutions financières doivent s’approprier pleinement leurs obligations légales en matière de lutte anti-blanchiment et contre le financement du terrorisme (LBC/FT). Plutôt que de traiter la conformité comme une formalité administrative, les banques, assureurs et bureaux de change doivent mettre en place des procédures formalisées, efficaces et régulièrement actualisées. Ces procédures intègrent désormais les risques liés à la fraude, à la corruption ainsi qu’aux usages de l’intelligence artificielle. La détection doit s’adapter aux spécificités de chaque secteur d’activité.
L’intelligence artificielle occupe une place centrale dans les recommandations. Le deuxième axe invite les institutions à recourir de manière responsable à ces technologies pour améliorer les dispositifs de connaissance du client (KYC), renforcer la vigilance accrue (Due Diligence) et détecter les opérations frauduleuses. Simultanément, les experts ont soulevé des garde-fous. L’utilisation de l’IA doit respecter la transparence des traitements algorithmiques, maîtriser les biais et protéger les données personnelles. Une supervision humaine effective demeure indispensable pour valider les résultats produits par les algorithmes.
La recommandation trois adresse la surveillance des personnes politiquement exposées (PPE) et l’identification des bénéficiaires effectifs. Nombre d’institutions africaines peinent encore à mettre en œuvre ces exigences, particulièrement dans les structures juridiques complexes courantes en Afrique. Les experts demandent la création de registres de bénéficiaires effectifs accessibles aux autorités compétentes. Une vigilance renforcée doit s’appliquer selon une approche fondée sur les risques plutôt que sur des listes figées.
Quatrièmement, les participants reconnaissent la corruption comme une infraction sous-jacente majeure au blanchiment de capitaux et au financement du terrorisme. Cette orientation marque un tournant conceptuel. Plutôt que de la traiter séparément, les institutions doivent intégrer l’analyse des risques de corruption dans tous leurs dispositifs de contrôle et d’évaluation des risques.
La coopération avec les autorités compétentes figure en cinquième position. Les institutions financières et les cellules de renseignement financier doivent fonctionner en écosystème. Les déclarations d’opérations suspectes de qualité, accompagnées d’un partage d’informations conforme aux cadres légaux, alimentent les enquêtes des autorités judiciaires et policières. Sans cette synergie, les mailles du filet anti-blanchiment restent trop larges.
Sixièmement, les institutions doivent investir durablement dans le renforcement des compétences, la formation continue et la diffusion d’une véritable culture de conformité à tous les niveaux. Cette recommandation reconnaît que la compliance est un domaine technique qui exige une expertise spécialisée. Le Togo a d’ailleurs créé l’Africa Compliance Academy (ACA) pour professionnaliser cette discipline et former les cadres de la région.
Auto-évaluation régulière des dispositifs LBC/FT en septième position. Les institutions doivent procéder à des audits internes périodiques pour s’assurer que leurs systèmes évoluent face aux risques émergents et aux nouvelles typologies criminelles. Les méthodes de blanchiment changent constamment. Attendre une inspection externe conduit à des retards dangereux.
La huitième recommandation demande aux États de renforcer et moderniser leurs cadres juridiques nationaux. Les lois doivent intégrer les standards du Groupe d’Action Financière (GAFI) et anticiper les technologies émergentes. La cryptomonnaie, les transferts transfrontaliers numériques et les nouveaux modèles de paiement digital posent des défis normatifs. Les gouvernements doivent adapter leur arsenal réglementaire.
Neuvièmement, les États sont encouragés à créer et rendre autonomes les cellules de renseignement financier (CRF), les structures nationales de supervision en matière de conformité et de contrôle des flux financiers. L’indépendance opérationnelle de ces organes demeure cruciale pour leur efficacité. Ils doivent bénéficier d’accès à des bases de données financières et fiscales décentes.
Enfin, dixièmement, l’intégration régionale dans la lutte contre la criminalité financière doit progresser. Les experts appellent à l’harmonisation des cadres juridiques et opérationnels au sein de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), de la Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC) et de la Communauté de Développement de l’Afrique Australe (SADC). Les blanchisseurs exploitent les différences réglementaires entre pays. Une harmonisation régionale réduit ces arbitrages.
L’ampleur de ces recommandations reflète la complexité du défi. Au Togo, le financement du terrorisme a déjà impacté le secteur bancaire. Les institutions togolaises ont reçu des notifications de gel d’actifs liés à des listes de sanctions internationales. La conformité n’est plus une option pour les établissements financiers régionaux. Elle détermine leur accès aux marchés internationaux et leur réputation auprès des investisseurs.
Pour les États africains, l’enjeu est différent mais complémentaire. Un système financier transparent et contrôlé attire les investissements légitimes. Les criminels préfèrent les environnements mal régulés où ils peuvent opérer sans risque. Renforcer la LBC/FT signifie aussi protéger l’intégrité économique nationale.
