Le choix de Bassirou Diomaye Faye de soutenir officiellement la candidature de son prédécesseur Macky Sall au poste de secrétaire général des Nations unies provoque de nouvelles interrogations au Sénégal. Pour l’écrivain Boubacar Boris Diop, cette décision risque surtout de raviver les critiques adressées à l’ancien régime et de fragiliser le discours de rupture porté depuis l’alternance de 2024.
Le rapprochement entre les deux hommes n’était pas acquis. Macky Sall a dirigé le Sénégal de 2012 à 2024, avant de céder le pouvoir à Bassirou Diomaye Faye, élu dès le premier tour de la présidentielle du 24 mars 2024. Depuis, le nouveau pouvoir a engagé un travail de réexamen de la gestion de son prédécesseur, notamment sur les finances publiques et les violences politiques qui ont marqué les dernières années de son mandat.
C’est dans ce climat politique encore chargé que Macky Sall a sollicité l’appui de Dakar pour sa candidature à la succession d’António Guterres à la tête de l’Organisation des Nations unies (ONU). Après une rencontre entre les deux hommes au palais présidentiel le 17 juillet, le président Faye a décidé, trois jours plus tard, d’accorder le soutien officiel du Sénégal à son prédécesseur. Il a demandé au gouvernement et au réseau diplomatique sénégalais de défendre cette candidature auprès des États membres.
Le pouvoir présente désormais la démarche comme celle du Sénégal, au service de l’Afrique et d’un multilatéralisme renforcé. Le choix répond aussi à une logique diplomatique classique selon laquelle un État peut soutenir l’un de ses anciens dirigeants lorsqu’il est engagé dans une compétition internationale, indépendamment des alternances politiques. Mais cette lecture ne suffit pas à dissiper les réserves exprimées dans le pays.
Pour Boubacar Boris Diop, le soutien présidentiel risque au contraire de replacer Macky Sall au centre des controverses qui ont accompagné la fin de son mandat. L’écrivain considère que l’appui de Bassirou Diomaye Faye constitue un mauvais calcul politique, dans la mesure où il pourrait donner à l’ancien chef de l’État une forme de protection symbolique sans régler les questions soulevées par son bilan.
Boris Diop va plus loin en estimant que cette candidature pourrait servir de « talisman » à Macky Sall face aux demandes de reddition des comptes formulées depuis l’alternance. L’image renvoie à une protection politique et symbolique susceptible, selon lui, de compliquer le travail de clarification attendu par une partie de la société sénégalaise.
La question de la reddition des comptes constitue en effet l’un des points sensibles de l’après-Macky Sall. L’ancien président fait l’objet de critiques relatives à la gestion de ses douze années au pouvoir. Son gouvernement est également contesté sur la situation des finances publiques. La Cour des comptes sénégalaise a relevé des écarts importants dans la présentation des déficits et de la dette, tandis que Macky Sall a rejeté les accusations de mauvaise gestion.
Le bilan politique des dernières années reste lui aussi au cœur des tensions. La tentative de report de l’élection présidentielle de 2024 avait déclenché une grave crise institutionnelle et des manifestations meurtrières. Le Conseil constitutionnel avait finalement imposé le maintien du calendrier électoral. Bassirou Diomaye Faye avait ensuite remporté le scrutin avec 54,28 % des suffrages au premier tour.
C’est précisément cette trajectoire qui nourrit les interrogations de Boubacar Boris Diop. L’écrivain, qui avait publiquement dénoncé les dérives du précédent pouvoir avant l’alternance, s’interroge désormais sur les raisons qui auraient conduit le chef de l’État à modifier sa position initiale à l’égard de la candidature de Macky Sall.
Derrière cette interrogation apparaît un débat plus large sur les contraintes auxquelles le nouveau pouvoir est confronté. La diplomatie impose parfois des compromis qui ne correspondent pas aux clivages de la politique intérieure. En soutenant Macky Sall, Bassirou Diomaye Faye privilégie la candidature d’un Sénégalais à une fonction internationale stratégique. Ses détracteurs y voient, au contraire, un risque de brouillage du message de rupture qui avait accompagné l’arrivée au pouvoir du tandem Diomaye Faye-Ousmane Sonko.
La compétition pour la succession d’António Guterres donne à cette controverse une dimension internationale. Le mandat du secrétaire général actuel s’achève le 31 décembre 2026 et le prochain titulaire doit entrer en fonction le 1er janvier 2027. Macky Sall figure parmi les candidats en lice, alors que l’Afrique cherche à conserver la possibilité de diriger de nouveau l’organisation après les mandats de Boutros Boutros-Ghali et de Kofi Annan.
La candidature de l’ancien président sénégalais bénéficie par ailleurs du soutien du Burundi, qui l’avait proposé au nom de l’Afrique. Le ralliement de Dakar lui apporte désormais l’appui de son propre pays, élément important dans une compétition où les équilibres régionaux et diplomatiques comptent autant que le parcours individuel des candidats.
Ce soutien n’efface toutefois pas les divisions au Sénégal. Il place Bassirou Diomaye Faye devant une équation délicate entre la continuité de l’État sur la scène internationale et les attentes de ceux qui ont porté l’alternance de 2024. C’est cette contradiction que Boubacar Boris Diop remet au centre du débat, en estimant que la promotion internationale de Macky Sall risque de réveiller, plutôt que de refermer, les dossiers les plus sensibles de son passage au pouvoir.
Le débat dépasse ainsi la seule candidature à l’ONU. Il interroge la manière dont un nouveau pouvoir peut conjuguer les intérêts diplomatiques de l’État avec les exigences politiques nées de l’alternance. Pour le président Faye, le choix est désormais assumé. Pour Boubacar Boris Diop, il pourrait toutefois avoir un coût politique que Dakar devra mesurer.
