Dans une analyse sans concession publiée ce lundi, le politologue et essayiste Madi Djabakate dresse un constat alarmant : la société civile togolaise vit « l’une des périodes les plus sombres de son histoire contemporaine ». Syndicats, ONG et associations, autrefois piliers de la démocratie, seraient désormais réduits au silence par un système qui ne tolère plus la contestation.
« Les organisations citoyennes et les syndicats, jadis forces vives de la nation, sont désormais neutralisés par un système qui ne tolère plus la voix libre », écrit Djabakate dans cette tribune. Le constat est brutal : la société civile aurait dérivé vers une « industrie de projets » où la recherche de financements prime sur la défense des citoyens.
L’auteur dénonce particulièrement le mutisme syndical face aux licenciements abusifs. Les syndicats se contenteraient désormais de « prendre note » plutôt que d’agir, soucieux de préserver les privilèges de leurs dirigeants au détriment des travailleurs qu’ils représentent.
Selon le politologue, l’espace civique s’est transformé en « zone de surveillance permanente ». Les organisations ne peuvent plus exister sans récépissé gouvernemental, et même une simple réunion nécessite une autorisation préalable. « La parole est devenue un risque, la plainte un acte de bravoure, et le silence une condition de survie », martèle-t-il.
Plus inquiétant encore, même les décisions de justice régionales et internationales resteraient lettre morte. Les recommandations de la Cour de justice de la CEDEAO, de l’OIT ou du BIT seraient systématiquement ignorées, réduisant la justice internationale à « une simple formalité sans effet ».
Madi Djabakate remonte à l’Accord Politique Global de 2006 pour expliquer cette dérive. Selon lui, les autorités auraient créé une division artificielle entre une société civile « proche du pouvoir » et une autre « proche de l’opposition ». Cette stratégie aurait permis de neutraliser toute voix critique : « Critiquer le pouvoir devient automatiquement synonyme d’opposition et expose à la marginalisation ou à la répression. »
Loin de se limiter au constat, l’essayiste propose des pistes de reconstruction avec renouvellement complet des organes syndicaux, formation à la médiation et aux droits humains, utilisation des outils numériques pour contourner la censure, et mobilisation de la diaspora comme allié stratégique.
« Le Togo ne changera pas tant que ses citoyens resteront spectateurs », conclut-il. « Il changera le jour où chacun décidera de se tenir debout, de refuser la peur et la compromission. »
Lire ci-dessous l’intégralité de la tribune :
« Togo : la mort annoncée de la société civile
Par Madi Djabakate
Politologue et Essayiste
3 Novembre 2025
Au Togo, la société civile agonise sous le poids de la peur et de la tutelle. Syndicats, associations et ONG, jadis éclats de voix libres et gardiens de la justice sociale, se voient transformés en instruments dociles, soumis aux ordres d’un pouvoir qui exige gratitude au lieu de droits. Dans ce pays où se taire est devenu un devoir, chaque citoyen est privé de son souffle démocratique. Restaurer l’indépendance de ces acteurs n’est plus une option : c’est l’impératif vital pour que le Togo cesse d’être un État de silence et redevienne un pays de conscience et d’action.
Sous tutelle et bâillonnée
Sous contrôle administratif, dépendante financièrement et marginalisée politiquement, la société civile togolaise vit aujourd’hui l’une des périodes les plus sombres de son histoire contemporaine. Dans un pays où l’espace public se rétrécit chaque jour davantage, la disparition du contre-pouvoir citoyen menace l’équilibre même de la démocratie.
Les organisations citoyennes et les syndicats, jadis forces vives de la nation, sont désormais neutralisés par un système qui ne tolère plus la voix libre. Leur affaiblissement met en péril la justice sociale et l’avenir démocratique du Togo. Restaurer leur indépendance n’est plus une option : c’est une urgence nationale.
Trop souvent, la société civile togolaise a perdu de vue sa raison d’être. Devenue un outil à but lucratif, elle fonctionne désormais comme une industrie de projets, où les financements se disputent plus ardemment que les causes qu’ils sont censés servir. Ses principaux responsables passent plus de temps à chercher des bailleurs, à rédiger des propositions et à justifier des rapports d’activités qu’à défendre les citoyens ou interpeller le pouvoir. Cette dérive marchande de l’engagement a transformé l’espace civique en marché de subventions, où l’intérêt public s’efface derrière la survie administrative des organisations.
Le silence comme politique
Il est des silences qui tuent plus sûrement que la répression. Le Togo vit aujourd’hui dans ce silence-là : celui d’une société civile bâillonnée, d’une jeunesse désabusée, d’un pays qui a cessé de débattre. On n’interdit plus seulement la contestation, on interdit jusqu’au souffle qui la rendait possible.
L’espace civique, jadis refuge de la parole libre, s’est transformé en zone de surveillance permanente. C’est le signe le plus inquiétant d’un pouvoir qui ne supporte plus la voix de ses citoyens.
Désormais, au Togo, le seul droit réellement reconnu est celui de se taire. La parole est devenue un risque, la plainte un acte de bravoure, et le silence une condition de survie. Même les victimes de violations des droits humains savent qu’elles n’ont guère le choix : se taire pour continuer à vivre ou parler pour se faire écraser. Dans ce climat d’intimidation généralisée, la peur a remplacé le droit, et l’autocensure est devenue le dernier refuge de ceux qui n’attendent plus justice.
Une société civile sous étouffoir
Les organisations ne peuvent plus exister sans récépissé et sont contraintes de se plier aux directives gouvernementales. Même tenir une simple réunion exige une autorisation préalable. Les syndicats, autrefois piliers de la défense des travailleurs, ne sont plus que des coquilles vides.
Même face aux licenciements abusifs, les syndicats se contentent désormais de « prendre note » et de se taire, soucieux de préserver les privilèges ou les postes de leurs responsables plutôt que de défendre les travailleurs qu’ils représentent. Le silence syndical est devenu complice de l’injustice sociale. Quant aux rares recours juridiques, ils se heurtent à l’arrogance d’un État qui se sait intouchable : les décisions de la Cour de justice de la CEDEAO restent lettre morte, tout comme les avis et recommandations de l’OIT ou du BIT, systématiquement ignorés. Ainsi, même la justice régionale et internationale est réduite à une simple formalité sans effet sur le terrain togolais.
Le patronat et l’État imposent aux salariés une loyauté de gratitude : remercier pour l’emploi au lieu de revendiquer la dignité. Cette neutralisation complète de l’espace civique est une menace directe pour la démocratie et la justice sociale.
Le rôle oublié des syndicats
Les syndicats sont le poumon de toute société qui se dit démocratique. Ils fixent les salaires, améliorent les conditions de travail, participent à la médiation et à la résolution des conflits. Ils sont la voix organisée des travailleurs et le moteur d’une société plus équitable.
Mais face à la précarité de l’emploi, à la transformation numérique, au dérèglement climatique et à la montée du travail indépendant, leur rôle s’effrite. Un syndicalisme affaibli, c’est un monde du travail sans défense, où la peur remplace la négociation et la soumission prend le pas sur la justice.
Les syndicats togolais ont tristement dévié de leur vocation première. Au lieu d’être la voix des travailleurs face au pouvoir, ils en sont devenus les relais officieux. Transformés en chargés de mission du gouvernement auprès de leurs propres membres, ils prêchent désormais la patience, la loyauté et la soumission plutôt que la justice sociale. Ce renversement du rôle syndical a vidé le mouvement prolétaire de sa substance, faisant des structures censées protéger les salariés des instruments de contrôle et d’apaisement au service du pouvoir en place.
La société civile, dernier rempart
La société civile ne se résume pas aux syndicats. Elle englobe les ONG, les associations, les collectifs de femmes, les mouvements de jeunes et les défenseurs des droits humains. Indépendante de l’État et des partis, elle incarne la voix des citoyens et surveille l’action publique.
La société civile doit exister et s’assumer pleinement dans un contexte où la classe politique togolaise n’est plus qu’une formalité administrative, vidée de sa substance idéologique et de son ancrage citoyen. Quand les partis cessent d’incarner le débat public pour se contenter de gérer des allégeances, c’est à la société civile qu’il revient de porter la conscience nationale, de rappeler les valeurs, de questionner le pouvoir et d’exiger des comptes. Elle ne peut plus attendre l’autorisation d’exister : elle doit redevenir la colonne vertébrale d’une société qui refuse de se réduire à la docilité institutionnelle.
Dans un pays où l’exécutif concentre tous les pouvoirs, elle demeure le dernier rempart contre la confiscation totale de la vie démocratique. Elle ne cherche pas à gouverner, mais à protéger. Elle ne réclame pas le pouvoir, mais l’équilibre.
Quand cette indépendance disparaît, c’est la respiration même de la nation qui s’interrompt. Neutraliser la société civile, c’est priver un peuple de sa conscience et d’un espace où penser le bien commun.
Transformer la colère en dialogue
Face aux tensions sociales et politiques, la société civile peut encore jouer un rôle irremplaçable. Elle peut faciliter le dialogue entre citoyens, syndicats, autorités et diaspora, documenter les abus, proposer des compromis et transformer la colère populaire en revendications structurées.
Dans les crises politiques, elle relaye la voix du peuple tout en défendant la non-violence et la cohésion sociale. Là où la société civile s’exprime, le désespoir recule. Là où elle est muselée, l’arbitraire s’installe.
Un affaiblissement orchestré
Mais au Togo, cette voix s’étouffe. Répression, contrôle administratif, dépendance financière, fragmentation associative : tout concourt à la réduire au silence. Les autorités l’ont marginalisée, et les citoyens, las, ont fini par la juger impuissante.
L’affaiblissement de la société civile au Togo résulte en grande partie d’une stratégie politique savamment orchestrée par les autorités. Lors de la signature de l’Accord Politique Global en 2006, on nous a fait croire qu’il existait deux sociétés civiles distinctes : l’une proche du parti au pouvoir, l’autre proche de l’opposition. Cette dichotomie artificielle a servi de justification pour neutraliser toute organisation critique : critiquer le pouvoir de Faure devient automatiquement synonyme d’opposition et expose ses auteurs à la marginalisation ou à la répression. Les syndicats ne sont pas épargnés : revendiquer de meilleures conditions de travail ou défendre les droits des employés est interprété comme un acte politique hostile, réduisant le dialogue social à un exercice contrôlé par l’État. Ainsi, la société civile et le syndicalisme sont transformés en instruments de contrôle, leur indépendance et leur légitimité méthodiquement érodées.
Ce désenchantement n’est pas une fatalité. Il reflète surtout l’absence d’espaces de dialogue réels, l’usure d’un système où l’expression libre est perçue comme une menace.
Reconstruire le souffle civique
La solution ne viendra pas d’ailleurs. Il est urgent de restaurer la société civile et de réformer le syndicalisme. Les organisations citoyennes doivent coopérer, éviter la dispersion, mutualiser leurs forces. La diaspora doit redevenir un allié stratégique.
Les acteurs doivent être formés à la médiation, aux droits humains et à la communication non violente.
Les outils numériques peuvent servir à contourner la censure et recréer des réseaux d’expression collective.
Il est urgent de refonder le syndicalisme togolais pour qu’il retrouve sa vocation première de défense des travailleurs et de promotion de la justice sociale. Cela passe par le renouvellement complet de ses organes dirigeants, la clarification des mandats et la réaffirmation de l’indépendance vis-à-vis du pouvoir politique. Les syndicats doivent reprendre leurs activités de négociation collective, de suivi des conditions de travail et de médiation, tout en s’adaptant aux nouveaux défis du monde du travail, tels que la précarité, le numérique et l’économie informelle. Seule une organisation syndicale restructurée et engagée pourra rétablir la confiance des travailleurs et redevenir un acteur crédible dans la vie économique et sociale du pays.
Une société civile forte, ancrée dans l’éducation morale et le respect du bien commun, est la condition d’un Togo juste, démocratique et durable.
Rendre la parole au citoyen
La société civile n’est pas l’adversaire de l’État : elle en est le complément vital. Sa neutralisation signe la mort lente de la démocratie à la togolaise et le recul de la justice sociale.
Il est temps de reconnaître son rôle, de lui rendre sa liberté et de former une génération de citoyens conscients, éduqués et courageux.
Le Togo ne changera pas tant que ses citoyens resteront spectateurs. Il changera le jour où chacun décidera de se tenir debout, de refuser la peur et la compromission, et d’assumer sa part de responsabilité dans la construction du bien commun.
Madi Djabakate( Papa Khadidja)
Politologue et Essayiste, *Citoyen engagé pour un comportement éthique et un leadership moral au Togo. »
