Kako Nubukpo ne s’encombre pas de la langue de bois diplomatique. L’économiste togolais ancien ministre a livré sur AFO Media une lecture du sommet Africa Forward tellement crue qu’elle en devient presque iconoclaste. Pas de discours complimentaire, pas de prudence ministérielle. Juste une analyse qui met à nu les non-dits de la relation France-Afrique.
Son positionnement confère à ses propos un poids particulier. Nubukpo n’est pas un intellectuel parisien commentant l’Afrique de loin. Il est togolais, ancien ministre, professeur. Il connaît les arcanes du pouvoir africain. Il a navigué entre les chancelleries. Cette expérience le situe à la bonne distance pour voir ce que les courtisans français ou les diplomates africains ne diraient jamais publiquement.
Sur le sommet à Nairobi, son verdict est sans appel. Ce que d’autres présenteraient comme une réinvention de la relation Franco-africaine, lui le voit autrement. « C’était le rendez-vous au revoir », tranche-t-il. Et puis cette phrase qui claque : « J’ai vu ça comme une cérémonie de funérailles. »
Cette formule n’est pas qu’une boutade. Elle porte un diagnostic. Macron, en partant, légue à son successeur un concept vide. Africa Forward ne contient pas sa propre philosophie. C’est une coquille qu’on remplit avec ce qu’on veut. En cela, c’est exactement ce qu’on laisserait en héritage si on ne savait pas quoi laisser.
Nubukpo s’autorise une franchise rare sur les raisons pour lesquelles les dirigeants africains se sont déplacés malgré tout. Deux moteurs l’expliquent selon lui. Le premier relève de la realpolitik. La France demeure une puissance nucléaire. Dans un monde où la Chine, l’Inde, le Brésil et la Turquie courtisent l’Afrique, ignorer Paris serait une erreur stratégique. Les chefs d’État le savent. C’est pourquoi ils viennent, même si le sommet leur semble étranger.
Mais Nubukpo ne s’arrête pas là. Il ose nommer quelque chose que les analyses conventionnelles évitent. Ces dirigeants africains opèrent dans un univers mental hérité. « Cet imaginaire du maître blanc qui serait supérieur au noir, ça, c’est quelque chose qui est là, avec la longue histoire de l’esclavage et de la colonisation », affirme-t-il. C’est frontal. C’est aussi terriblement pertinent. Ces mots, aucun ministre français ne les prononcera jamais. Aucun courtisan africain non plus. Seul un intellectuel africain indépendant peut se le permettre.
Ce qui distingue Nubukpo des autres critiques, c’est sa capacité à identifier des contradictions que les statistiques officielles masquent. Le sommet a voulu célébrer l’entrée de la France dans une relation purement économique avec l’Afrique. Sauf que cette relation était déjà en cours avant le sommet. Les trois premiers partenaires commerciaux de la France en Afrique demeurent le Nigeria, l’Angola et l’Afrique du Sud. Aucun n’est francophone.
« Faire croire que c’est maintenant qu’on va vers l’autre Afrique dans l’idée de faire du business, alors que ça existait déjà… » C’est une critique qui déconstruit l’ensemble du narratif du sommet. Africa Forward n’est pas une rupture. C’est une réinterprétation rétrospective de ce qui se faisait déjà. Cette distinction entre le fait et sa narration, Nubukpo la maîtrise parfaitement.
Son questionnement sur les conséquences géopolitiques va plus loin. Si la Françafrique prend fin, que devient la France elle-même sur la scène mondiale ? « Si la France s’est présentée comme une grande puissance pendant soixante ans, c’est parce qu’elle avait les voiles de ces 14 à 15 pays francophones. Est-ce que ce moment de rupture ne risque pas de la laisser comme un pays lambda, pas plus puissant qu’un autre ? »
Cette question devrait déranger aussi les Européens. Elle suggère que la puissance française reposait moins sur ses capacités intrinsèques que sur son influence régionale. C’est une observation qui ébranle une certaine image de soi.
Nubukpo décortique aussi les faiblesses structurelles du sommet lui-même. Trois dimensions n’ont jamais été connectées. Une société civile le 10 mai avec Achille Mbembe. Une économique le 11 avec les patrons. Une politique le 12 avec les chefs d’État. Aucune articulation. Pour lui, ce vide synthétise dix ans de flottement. Macron n’a jamais su comment penser la relation avec l’Afrique. Africa Forward en est la preuve définitive.
Comparé à Montpellier en 2021, où Macron avait exclu les chefs d’État pour parler à la jeunesse, Nairobi ressemble à une correction sans conviction. On réinvite les dirigeants, mais sans nouvelle substance. C’est rattraper une mauvaise décision avec une autre décision vague.
Ce qui donne de la portée à l’analyse de Nubukpo, c’est qu’il reconnaît aussi ce que le sommet a réussi malgré tout. Les chefs d’État s’en approprient pour se parler entre eux. « Beaucoup de choses se règlent à l’oral. Ça fait partie de nos traditions. » Même une cérémonie funéraire a son utilité.
Mais cette utilité demeure accidentelle. Elle n’est pas le dessein du sommet. C’est ce que les acteurs font du vide qu’on leur propose.
