L’Afrique se dote d’une plateforme continentale inédite pour sécuriser ses systèmes financiers face aux menaces de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme. La troisième édition de la Grande Rencontre des Compliance et Risk Officers (GRCRO) s’est ouverte mercredi 8 juillet à Lomé avec environ 1 000 experts venus de 46 nationalités du continent et d’ailleurs. Au cœur de ce mouvement, le Togo émerge comme centre de référence africain en lutte antiterroriste financière. Me Nikada Batchoudi, avocat au barreau du Luxembourg, président de l’ATCO, PDG de l’Africa Compliance Academy (ACA) et promoteur de la GRCRO, décrypte comment ce pays transforme son dispositif juridique et technologique pour impulser une stratégie continentale. La rencontre se clôturera jeudi 9 juillet.
Dans cet entretien, Me Batchoudi revient sur la trajectoire du Togo depuis 2024, montrant comment une ambition nationale devient un blueprint continentale. Il détaille la nouvelle loi antiblanchiment adoptée définitivement en février 2026, qui élargit les obligations de vigilance aux prestataires d’actifs virtuels et renforce les mécanismes de gel des avoirs, inspirant d’autres États africains. Il éclaire aussi les paradoxes technologiques que l’Afrique doit maîtriser à savoir l’intelligence artificielle utilisée par les criminels et par les défenseurs de l’intégrité financière simultanément. Il aborde les défis opérationnels concrets que rencontrent les régulateurs africains confrontés à 95 % de faux positifs en détection automatisée, et les solutions pragmatiques émergentes. Enfin, il présente l’ambition académique du Togo d’une licence et d’un master en conformité à l’Université de Lomé, modèle que d’autres universités africaines pourraient adapter. Un témoignage clé sur la montée en capacité du continent face aux menaces globales.
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Journaliste : Quel est l’enjeu principal de cette rencontre que le Togo accueille ?
Me Nikada BATCHOUDI : Le Togo s’impose progressivement comme un acteur crédible de la gouvernance financière africaine. Cette ambition suit une trajectoire : en 2024, nous avons posé le principe ; en 2025, nous l’avons confirmé ; en 2026, nous le concrétisons pleinement. Lomé devient indiscutablement le centre de référence dans la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme sur le continent. Pour attirer les investissements et bâtir une place financière transparente, nous devons démontrer une intégrité irréprochable. Cette rencontre rassemble quarante-six nationalités et répond à cet objectif.
Le thème choisi cette année aborde la fraude, la corruption et les infractions sous-jacentes au blanchiment et au financement du terrorisme à l’ère de l’intelligence artificielle. Pourquoi cette approche élargie ?
La fraude et la corruption constituent souvent le point de départ des circuits de blanchiment. Un fonctionnaire corrompu, une entreprise qui falsifie ses documents comptables, un réseau de fraude fiscale, tout cela alimente ensuite des flux financiers illicites qui peuvent atterrir entre les mains d’organisations criminelles ou terroristes. Il devient donc essentiel de ne plus traiter ces phénomènes séparément. Notre thème reflète cette approche globale, en intégrant également la dimension technologique, puisque l’intelligence artificielle transforme à la fois les méthodes de fraude et les outils de détection. Nous voulions que les participants repartent avec une vision complète de la chaîne criminelle, du premier acte frauduleux jusqu’au financement d’activités terroristes.
À quoi attribuez-vous ce succès et cette forte mobilisation d’experts autour de cette troisième édition ?
Ce succès tient d’abord à l’implication personnelle du Président du Conseil, Son Excellence Monsieur Faure Éssozimna Gnassingbé, qui porte cet événement depuis plusieurs éditions. Sa présence rassure les experts internationaux et confirme la volonté politique togolaise de faire de la conformité un axe prioritaire. Le Togo fait aujourd’hui figure de partenaire fiable pour les régulateurs, les institutions financières et les organismes de lutte contre la criminalité financière sur le continent. Cette crédibilité ne s’est pas construite en un jour, elle résulte d’un travail constant mené avec des réformes. Aussi, il faut dire qu’après deux editions très abouties, la Grande Rencontre des Compliance et Risk Officers (GRCRO) est devenue la plus importante plateforme africaine en matière de lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme. Je tiens d’ailleurs à remercier la Haute Autorité pour la Prévention et la Lutte Contre la Corruption et les Infractions Assimilées (HAPLUCIA) ainsi que la Cellule Nationale de Traitement des Informations Financières (CENTIF-Togo), avec qui l’Association Togolaise des Compliance Officers (ATCO) organise ce sommet africain. Sans leur engagement constant, cette rencontre n’aurait pas atteint une telle envergure.
Que représente le volet civil et financier dans la lutte antiterroriste ?
Beaucoup oublient que la lutte contre le terrorisme comporte plusieurs dimensions : le volet militaire, bien connu, mais aussi le volet civil dont le financement constitue l’une des branches critiques. Nous, responsables de conformité, occupons cette ligne de front financière. Notre rôle consiste à vérifier que les fonds entrant dans le système bancaire proviennent de sources licites et se destinent à des fins légitimes. Nous analysons les transactions, évaluons les risques et signalons les opérations suspectes à la cellule nationale de renseignement financier, le CENTIF. Ces informations alimentent ensuite les autorités policières et judiciaires. Sans cette vigilance, les terroristes pourraient exploiter nos circuits financiers. Cet engagement du gouvernement, sous la direction du Président du Conseil, prouve sa détermination à transformer durablement l’écosystème financier africain.
Le fait pour le Président du Conseil de porter personnellement cet événement, qu’est-ce que ça donne ?
L’implication du Président du Conseil, Son Excellence Monsieur Faure Éssozimna Gnassingbé, révèle une vision holistique. Le terrorisme dépasse les frontières ; il exige une coopération internationale. En patronant cette édition, le Président du Conseil ne se concentre pas uniquement sur la riposte militaire. Il reconnaît qu’un terroriste bien équipé financièrement multipliera ses capacités d’action. En formant les acteurs du secteur financier et en sécurisant les transactions, on coupe les vivres au terrorisme. C’est un combat équilibré : militaire et financier simultanément. Les armées seules ne suffisent pas si l’argent circule librement vers les groupes armés. Le Président du Conseil intègre cette réalité dans sa stratégie.
L’intelligence artificielle apparaît dans le titre de cette rencontre. Quel est son rôle dans votre secteur ?
Me Nikada BATCHOUDI : L’IA représente une innovation majeure pour nous. Elle nous permet d’automatiser l’analyse des transactions et d’identifier les schémas suspects beaucoup plus rapidement. Cependant, les fraudeurs évoluent aussi. Ils utilisent l’IA pour modifier les documents ou créer des faux convaincants. C’est une course : pendant que nous renforçons nos compétences par l’IA, les criminels élèvent leur jeu. Notre responsabilité consiste à former les équipes à exploiter l’IA comme outil de détection, tout en restant vigilants face à ses détournements. En d’autres termes, nous utilisons l’IA pour bloquer les fraudes que d’autres tentent de commettre via l’IA. C’est pourquoi cette rencontre insiste sur le sujet : il faut une vraie compréhension technologique pour rester un pas d’avance.
Où en est la formation des futurs spécialistes en compliance et gestion des risques au Togo ?
C’est un chantier qui nous tient particulièrement à cœur. Dans le cadre de la GRCRO, des discussions sont en cours avec l’Université de Lomé pour la mise en place d’une licence et d’un master dédiés à la compliance et à la gestion des risques. Ces discussions sont déjà bien avancées. L’objectif consiste à professionnaliser durablement le secteur en formant localement des experts capables de répondre aux exigences internationales. Nous ne voulons plus dépendre uniquement de formations importées ou de certifications étrangères. Le Togo doit produire ses propres talents en conformité, avec un ancrage académique solide et reconnu.
Quel bilan pouvez-vous dresser des réformes que le Togo a engagées ces dernières années pour sécuriser son système financier ?
Le Togo a mis en place une stratégie de lutte contre le blanchiment en 2018, et cette architecture juridique s’est considérablement consolidée. La progression opérationnelle est tangible : en 2008, la CENTIF traitait quelques dizaines de rapports annuellement ; aujourd’hui, ils reçoivent plus de 500 par an, provenant de banques, de bureaux de change et autres entités réglementées. Parallèlement, les gels d’avoirs ont dépassé les 2 millions d’euros depuis 2015. Mais au-delà de ces résultats, c’est le cadre juridique lui-même qui vient d’être considérablement renforcé. L’Assemblée nationale togolaise a adopté en première lecture le 29 décembre 2025 une nouvelle loi relative à la lutte contre le blanchiment de capitaux, le financement du terrorisme et la prolifération des armes de destruction massive. Après validation par le Sénat le 26 février 2026, cette loi a reçu son adoption définitive le 27 février 2026 à une large majorité. Elle remplace la loi uniforme de 2018 pour aligner notre cadre juridique sur les recommandations révisées du GAFI et la directive UEMOA n°01/2023/CM/UEMOA. Ce texte novateur élargit les obligations de vigilance aux prestataires de services d’actifs virtuels, renforce l’identification des bénéficiaires effectifs, impose une approche fondée sur les risques, et améliore significativement les mécanismes de gel des avoirs liés au terrorisme et à la prolifération. Tous nos dispositifs de sanction sont désormais harmonisés et plus efficaces.
Sur le plan institutionnel, le Togo respecte intégralement les 40 Recommandations du Groupe d’Action Financière (GAFI) ainsi que les normes ISO 31000 de gestion des risques. Nos entités financières fonctionnent conformément aux directives de l’Union Africaine et aux standards du Groupe intergouvernemental d’action contre le blanchiment d’argent en Afrique (GIABA). Cette progression repose sur une volonté politique réaffirmée au plus haut niveau, incarnée dans la vision du Président du Conseil « Protéger, Rassembler, Transformer ». Toutes initiatives attestent que le Togo s’affirme comme un partenaire fiable et crédible sur la scène financière continentale.
Concrètement, quelles sont les typologies de fraude ou de blanchiment que vous observez le plus fréquemment au Togo et en Afrique de l’Ouest ?
Les typologies que nous rencontrons sont multiples et évoluent constamment. La première reste la fraude documentaire : falsification de factures, création de sociétés écrans pour justifier l’origine de fonds illicites, falsification de certificats d’origine pour les importations de biens. Par exemple, il y a eu le démantèlement en 2022 d’un réseau de fausses sociétés de négoce qui importait de l’or sous couvert de certificats falsifiés, lui permettant de blanchir environ 15 millions de dollars sur deux ans.
La deuxième typologie concerne le commerce de biens de contrebande : minerais non déclarés, tabac de contrebande, médicaments contrefaits circulant à travers le réseau d’Afrique de l’Ouest. Ces produits transitent par des ports et frontières peu sécurisés, puis le produit de leur vente s’amorce dans le circuit bancaire traditionnel via des micro-crédits ou des commerces de détail.
La troisième est la corruption de bas niveau : des douaniers ou policiers qui acceptent des pots-de-vin fragmentés pour contourner les vérifications. Ces petits paiements, multipliés par des centaines de transactions, deviennent difficiles à détecter sans algorithmes de détection d’anomalies qui regroupent les patterns. C’est précisément où l’intelligence artificielle intervient : plutôt que d’examiner chaque transaction individuellement, les outils comme l’apprentissage automatique identifient les comportements anormaux en comparant les profils de transaction. Par exemple, un commerçant qui soudainement multiplie ses virements vers l’étranger de 300 % en un mois déclenche automatiquement une alerte. Sans IA, cette détection aurait demandé des jours d’analyse manuelle.
Comment gérez-vous le défi des « faux positifs » générés par les systèmes de détection automatisée ? Et à quel coût opérationnel ?
C’est une question très pratique qui touche tous les compliance officers. Les systèmes IA produisent effectivement beaucoup de faux positifs : nous estimons qu’environ 95 % des alertes générées automatiquement ne correspondent pas à de véritables soupçons. Cela crée une charge de travail énorme. Un analyste peut passer plusieurs heures à examiner une alerte pour découvrir qu’il s’agissait simplement d’un client qui a reçu un héritage inattendu ou qui a changé ses habitudes d’épargne.
Cette friction entre conformité et expérience client devient un enjeu stratégique. Les coûts associés sont substantiels : dans une grande banque, l’équipe de conformité doit être suffisamment étoffée pour traiter ces alertes sans délai. Au Togo, où les ressources sont plus limitées, nous devons être pragmatiques. Nous avons investi dans des outils de « tuning » des alertes, c’est-à-dire l’ajustement fin des paramètres pour réduire le bruit. Nous avons aussi formé nos analystes à mieux interpréter les signaux d’alerte en utilisant des règles métier, par exemple en distinguant les petits commerces informels, qui ont naturellement des transactions fragmentées, des véritables schémas de structuration.
Le défi pour la prochaine décennie sera de développer une IA plus intelligente, capable de contextualiser et de réduire ces faux positifs tout en maintenant une sensibilité adéquate aux véritables menaces. C’est un équilibre délicat que nous discutons d’ailleurs à cette GRCRO avec nos pairs internationaux.
Quelles sont les perspectives pour les prochaines éditions de la GRCRO ?
Nous souhaitons consolider cette dynamique année après année. L’ambition est de faire de Lomé un rendez-vous incontournable pour les professionnels de la conformité sur le continent, à l’image de ce qui existe déjà dans d’autres régions du monde. Nous travaillons également à élargir les partenariats institutionnels, à intégrer davantage d’experts internationaux et à approfondir les thématiques technologiques qui touchent notre secteur. La formation universitaire évoquée plus tôt s’inscrit dans cette même logique de long terme. Nous voulons que la GRCRO devienne un véritable écosystème, alliant réflexion académique, pratique professionnelle et coopération internationale.
Propos recueillis par notre rédaction
