Le soulèvement du 5 octobre 1990 n’est pas né d’une seule journée de colère. Autour du procès de deux jeunes poursuivis pour la diffusion de tracts, une contestation déjà nourrie par les tensions sociales, les revendications de liberté et les changements politiques en cours sur le continent a trouvé son point de rupture. Trente-six ans plus tard, cette journée demeure associée au passage du Togo vers le pluralisme politique.
Le Palais de justice de Lomé devait simplement rendre son verdict dans l’affaire opposant le pouvoir à Hilaire Dossouvi Logo et Tino Doglo Agbélengo. Il devient finalement le théâtre d’une mobilisation qui déborde rapidement le cadre judiciaire. Les deux hommes avaient été poursuivis après la diffusion de tracts attribués à la Convention démocratique des peuples africains (CDPA). Leur procès avait débuté le 21 septembre 1990, après une première vague d’arrestations de jeunes militants.
Le 5 octobre, une foule importante, composée en grande partie de jeunes, se rassemble autour du tribunal. La mobilisation ne porte déjà plus seulement sur le sort des prévenus. Les manifestants réclament le multipartisme, la démocratie et la liberté d’expression. Ils entonnent aussi « Terre de nos Aïeux », l’hymne adopté au moment de l’indépendance et suspendu dans les années 1980 au profit d’un hymne lié au Rassemblement du peuple togolais (RPT).
La répression de la manifestation fait basculer la journée. Des affrontements éclatent autour du Palais de justice avant de gagner plusieurs quartiers de Lomé. Des barricades sont dressées, des véhicules et des symboles du pouvoir sont pris pour cibles et le mouvement gagne une partie de la population. Les récits disponibles divergent sur certains détails du déroulement du procès et du verdict, mais convergent sur un point essentiel, la journée du 5 octobre transforme une affaire judiciaire en crise politique ouverte.
Cette rupture intervient dans une période où le modèle du parti unique est déjà fragilisé en Afrique. La chute du mur de Berlin, en novembre 1989, accélère les revendications démocratiques sur le continent. Au Togo, les difficultés économiques et sociales, les mesures d’austérité et les tensions autour des libertés publiques alimentent aussi le mécontentement. Les évolutions enregistrées dans plusieurs pays voisins donnent à cette contestation un environnement politique nouveau.
Le rapport de force ne se limite donc pas à la journée de Lomé. Les manifestations et les grèves se poursuivent dans les mois suivants. Sous la pression de cette mobilisation intérieure et des transformations politiques régionales, le pouvoir accepte progressivement l’ouverture du système politique. La référence au 5 octobre apparaît d’ailleurs explicitement dans le préambule de l’Acte constitutionnel adopté par la Conférence nationale souveraine en août 1991, qui évoque l’attachement exprimé par le peuple togolais à la liberté, à la justice et aux principes d’une démocratie pluraliste.
Le multipartisme est officiellement accepté en avril 1991, avant la convocation de la Conférence nationale souveraine le 8 juillet de la même année. Les travaux, qui se poursuivent jusqu’au 31 août 1991, débouchent sur des institutions de transition et une réorganisation provisoire des pouvoirs publics.
L’un des changements les plus visibles concerne aussi les symboles nationaux. « Terre de nos Aïeux », entonné par les manifestants devant le Palais de justice, est restauré comme hymne national après le soulèvement. Le chant retrouve ainsi une place officielle qu’il avait perdue durant les années de parti unique.
La mémoire du 5 octobre reste cependant traversée par les récits de ceux qui l’ont vécu. À l’occasion du 36e anniversaire, la CDPA a organisé le 4 octobre 2026 une rencontre consacrée aux témoignages des acteurs de cette période, sous le thème « Devoir de mémoire, devoir d’engagement ». L’objectif affiché était de permettre aux générations qui n’ont pas connu 1990 d’entendre directement ceux qui ont participé aux événements.
La journée continue aussi de susciter des lectures différentes selon les acteurs politiques et les générations. Pour Me Dodji Apévon, qui compte parmi les acteurs de cette période, le 5 octobre 1990 fut l’expression publique de frustrations accumulées et demeure un repère pour comprendre les aspirations démocratiques exprimées par une génération de Togolais.
Trente-six ans après, les faits ont donc changé de statut. Ce qui avait commencé devant un tribunal autour du procès de deux jeunes est devenu l’un des repères de l’histoire politique contemporaine du Togo, avec une suite institutionnelle allant de l’acceptation du multipartisme à la Conférence nationale souveraine de 1991.
