Pendant deux jours, le gouvernement togolais a affronté une question inconfortable. Pourquoi tant de jeunes diplômés restent-ils sans emploi alors que les entreprises manquent de personnel qualifié ? La réponse, discutée lors du séminaire des 11 et 12 juin à Djamdè, révèle un malentendu systémique que le Togo vient de placer au cœur de sa stratégie de transformation.
Ce n’est pas un événement ordinaire. C’est un séminaire gouvernemental où le Président du Conseil Faure Essozimna Gnassingbé a réuni ses ministres dans une retraite consacrée aux leviers de transformation économique et sociale. Pas de communiqué de routine. Pas de discours de circonstance. Juste une question brûlante : comment créer les emplois productifs dont le Togo a besoin pour doubler le niveau de vie de ses habitants d’ici 2040 ?
Depuis des années, les gouvernements africains subventionnent des écoles, construisent des salles de classe, multiplient les diplômes. Mais peu reconnaissent le paradoxe qui en résulte. Les universités forment des administrateurs quand l’industrie demande des techniciens. Les centres professionnels enseignent des métiers que personne n’embauche. Pendant ce temps, les entreprises décrivent un marché du travail où les compétences demandées sont introuvables.

Le Togo a enfin osé nommer ce problème. Et Ousmane Diagana, Vice-Président de la Banque mondiale (BM) pour l’Afrique de l’Ouest, invité du séminaire, l’a énoncé sans détour : « Aucun pays n’a réussi sa transformation sans avoir massivement investi dans son capital humain et aligné les compétences sur les besoins du secteur productif. »
Mais il y a plus. Diagana a posé le problème en termes crus : cet alignement n’est pas une question technique. C’est une question de gouvernance. Il faut placer le secteur privé au cœur du système de formation. Cela signifie que les entreprises, et non pas seulement les ministères, doivent décider ce qu’on enseigne. Cela signifie rompre avec un modèle où l’État éduque en vase clos.
Le Maroc l’a compris. Ses instituts de formation co-gérés avec les entreprises affichent des taux d’insertion entre 70 et 100 %. Plus de 35 000 jeunes ont accès à des formations alignées sur les besoins réels du marché. Le Sénégal, le Burkina Faso et la Mauritanie ont engagé la même révolution. Le Togo lui-même avait reçu le financement pour moderniser selon ce modèle dès 2011, mais la dynamique s’était essoufflée.
À Djamdè, les ministres ont enfoncé le clou. Le constat était brutal : il existe un décalage récurrent, structurel, entre ce que les écoles enseignent et ce que les employeurs cherchent. Cette inadéquation tue les ambitions d’emploi productif. Elle sabote la compétitivité des entreprises. Elle condamne les jeunes à une mobilité sociale bloquée.
Mais le séminaire ne s’est pas arrêté au diagnostic. Les discussions ont épousé une autre urgence tout aussi vitale : la capacité de l’État à exécuter. Pourquoi ? Parce qu’une bonne stratégie entre les murs du gouvernement n’est qu’un papier sans l’appareil administratif pour la transformer en réalité. Les ministres ont examiné les mécanismes de coordination interministérielle, les systèmes de suivi, les arrangements institutionnels susceptibles d’accélérer la mise en œuvre.
C’est ici que le Togo affronte un défi que beaucoup de pays africains connaissent intimement : transformer l’intention en action. Beaucoup de gouvernements élaborent des plans de transformation que personne n’exécute. Les ministères travaillent en silos. Les réformes restent sur papier. Les inspections manquent. Les résultats ne sont pas mesurés.
Le séminaire a donc tracé une feuille de route à trois dimensions. D’abord, créer un écosystème où la formation technique et professionnelle répond aux besoins des secteurs porteurs d’emploi. Deuxièmement, renforcer la petite enfance et l’éducation de base, fondation de tout apprentissage ultérieur. Troisièmement, moderniser les capacités de l’État pour qu’il puisse coordonner, exécuter, suivre et évaluer ses propres réformes.
Diagana a rappelé que les efforts du Togo dans la fiscalité, les zones économiques spéciales (ZES), l’énergie, l’agriculture et le foncier étaient déjà reconnus internationalement. La Banque mondiale s’est engagée à accompagner la mise en œuvre de cette nouvelle stratégie. Les partenaires techniques sont mobilisés.
Mais voici l’enjeu véritable. Deux jours de séminaire, c’est suffisant pour aligner un gouvernement autour d’une vision. Ce qui manque souvent, c’est la discipline pour l’exécuter à long terme. C’est la capacité à maintenir un partenariat public-privé alors que les pressions électorales ou les crises du moment poussent à tout abandonner. C’est de dire non aux mauvaises idées quand elles sont politiquement attrayantes.
Le Togo promet de doubler le niveau de vie de ses habitants d’ici 2040. C’est seize ans. Seize ans pour que chaque jeune qui sort de l’école ait accès à une formation alignée sur un emploi réel. Seize ans pour que l’État soit en mesure de coordonner cette transformation à tous les niveaux. Seize ans pour que les entreprises et le gouvernement travaillent ensemble, plutôt que l’un contre l’autre.
Ce défi n’est pas impossible. Mais il exige de la constance. Il exige de transformer une convergence temporaire de deux jours en une culture gouvernementale durable. Il exige que les cadres de demain du Togo soient choisis en fonction de leur capacité à exécuter, pas seulement à parler.
Les jeunes Togolais attendent. Ils vont juger, non sur les intentions énoncées à Djamdè, mais sur les emplois créés demain.
